lundi 1 février 2016

D'une Bohème l'autre

Un matin de mars 1893, Puccini rencontre dans un café milanais son ami Leoncavallo, qui l'avait aidé dans la rédaction du livret de Manon Lescaut et lui avait proposé, quelque temps après, de travailler ensemble sur un opéra tiré des Scènes de la vie de bohème de Henri Murger. Offre que Puccini avait alors déclinée.

Quand il annonce à son ami qu’il travaille à un nouvel opéra, qui s’appellera ... La Bohème, Leoncavallo tombe des nues et la stupéfaction cède rapidement le pas à la colère. Car il est lui-même en train de travailler sur le sujet ! Le ton monte, Leoncavallo s'énerve, invoque un droit de priorité et part en claquant la porte. 

Les choses auraient pu en rester là mais nous sommes en Italie. La querelle s'envenime, les éditeurs et la presse s'en mêlent et des noms d'oiseaux fusent de partout. Le duel est lancé et Puccini déclare publiquement : que Leoncavallo écrive son opéra, j’écrirai le mien, et le public alors décidera.

C'est Puccini qui tire le premier. La Bohème est créée au Teatro Regio de Turin le 1er février 1896 sous la direction du jeune Arturo Toscanini. Le public est enthousiaste mais les critiques se montrent assez divisés. La première romaine, au Teatro Argentina, quelques semaines plus tard, est également en demi-teinte, et celle de Naples est à peine plus favorable. Il faut en fait attendre les représentations de Palerme pour qu'un véritable succès soit au rendez-vous.

On peut aujourd'hui s'étonner que Puccini n'ait pas sauté sur ce sujet dès que Leoncavallo le lui a proposécar tout, dans cette histoire, était fait pour l'émouvoir et lui rappeler sa propre jeunesse, lorsqu'il étudiait au conservatoire de Milan avec son ami Mascagni. Comme les garçons de La Bohème, les deux musiciens tiraient le diable par la queue et connaissaient toutes les ruses pour éviter les créanciers. On raconte même que Puccini avait vendu son manteau au cours d’un hiver très rude, mais dans des circonstances moins dramatiques que Colline, puisque c’était, dit-on, pour inviter une danseuse à dîner...

Puccini a écrit avoir été énormément touché par le personnage de Mimi : Je ne suis pas fait pour les actions héroïques, explique-t-il, j’aime les êtres qui ont un cœur comme le nôtre, qui sont fait d’espérances et d’illusions, qui ont des éclairs de joie et des heures de mélancolie, qui pleurent sans hurler et souffrent avec une amertume toute intérieure. La Bohème est un opéra pour les gens qui se souviennent d’avoir été amoureux...

Alors que Puccini avait confié l'écriture du livret à Giocosa et Illica, Leoncavallo élabore lui-même le sien. Et sans doute pour se distinguer de son rival, déplace le centre d'intérêt vers le couple Musetta Marcello. 

Face au lyrisme intimiste de Puccini, fait d'un subtil mélange de rires et de pleurs, Leoncavallo y va à la hache, juxtaposant les ambiances de façon marquée. Il fait ainsi suivre deux actes plutôt comiques par un troisième assez trash, où l'on voit Marcello tenter d'étrangler Musetta et Rodolfo mettre violemment cette pauvre Mimi à la porte de chez lui. Notons qu'en cela, La Bohème de Leoncavallo s'inscrit beaucoup plus dans le style vériste que celle de Puccini -compositeur que l'on continue de rattacher, me semble-t-il à tort, à cette esthétique.

Créée un peu plus d'un an après celle de Puccini, La Bohème de Leoncavallo connait un début triomphal mais ce n'est qu'un feu de paille car très vite, elle sera envoyée aux oubliettes par celle de son rival.

En voilà un extrait, dans l'un de ses plus beaux enregistrements. Avec une Victoria de Los Angeles aérienne, fragile, au timbre cristallin, aux côtés d'un Jussi Björling doux et viril, mais surtout d'un naturel merveilleux. Les deux sous la direction exemplaire de Beecham, tonique, sensuel et en parfaite osmose avec ses chanteurs.

5 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Donc nous n'entendrons jamais la Bohème de Leoncavallo...
Mais je peux te dire que j'ai pris un plaisir immense (chair de poule, larmes aux yeux ...Cela m'arrive...) à écouter l'extrait proposé de celle de Puccini...
j'avais assisté à Garnier à une magnifique Bohème dans les années 70 (sous l'ère Lieberman nous étions abonnés...heureux temps !) avec un certain Pavarotti, mais impossible de me souvenir de l'interprète de Mimi (Ricciarelli ??)
Merci pour ce bon moment.
Amitiés

jefopera@gmail.com a dit…

Si, on en trouve des enregistrements et quelques airs, ça et là dans des récitals.

La version Beecham de La Bohème est exceptionnelle, très émouvante, pleine de sensibilité et merveilleusement bien chantée. J'ai été moi-même totalement sous le charme.

Peut-être était-ce Mirella Freni ? Son enregistrement avec Pavarotti est très célèbre et est souvent cité comme référence.

Bien amicalement

JeF

Jean Claude Mazaud a dit…

Non ce n'était pas Freni...

MartinJP a dit…

Vous exhumez tant d'oeuvres oubliées que je me demande comment vous faites ! Seriez vous archéologue de la matière musicale ?
Je plaisante bien sur, mais vos articles érudits me ramènent sans cesse à mon ignorance. il faudrait plusieurs vies pour satisfaire un esprit curieux.
Merci en tout cas.

jefopera@gmail.com a dit…

Voir échange précédent sur les opéras oubliés.
J'en découvre moi-même chaque semaine de nouveaux, tous ne sont pas passionnants, mais il y a toujours qq chose de beau et d'intéressant, ne serait-ce que pour éclairer ceux qui sont davantage connus.
Internet aide beaucoup....