dimanche 24 janvier 2016

Korngold et La Ville morte à la Maison de la Radio

Un beau jour de 1906, à Vienne, Gustav Mahler reçut une visite étonnante, celle d'un enfant de neuf ans venu jouer avec son père une cantate de sa composition. Mahler était appuyé au piano, manuscrit en main, et suivait le texte, raconte le père. Mais il ne resta pas longtemps immobile et se mit à arpenter la pièce de long en large, avec le rythme boiteux qu’il adoptait lorsqu’il était agité. Et il répéta plusieurs fois : Un génie !
  
Trois ans plus tard, le jeune Erich-Wolfgang Korngold compose un trio avec piano et un ballet en deux actes, Der Schneemann (Le bonhomme de neige ), créé à l'Opéra de Vienne pour la fête de François-Joseph, le 4 octobre 1910. Le succès est complet pour ce prodige de treize ans dont on s'étonne de la maturité et du raffinement musical.

Richard Strauss est sous le choc et l'écrit dans une lettre : le premier sentiment qui vous envahit est la peur et la crainte qu'un génie si précoce ne puisse se développer d'une manière aussi normale qu'on le souhaiterait sincèrement pour lui. Cette sûreté du style, cette maîtrise de la forme, cette individualité de l'expression (particulièrement dans sa sonate), ces harmonies – tout cela a de quoi nous étonner.

Puccini déclare quant à lui que le jeune homme a tellement de talent qu'il pourrait facilement nous en donner la moitié – et il lui en resterait encore assez.
  
Sa Sinfonietta est jouée par Felix Weingartner et l'Orchestre philharmonique de Vienne en 1913, puis par tous les grands chefs de l'époque, Nikisch, Busch, Mengelberg, Furtwängler, Knappertsbusch, Walter et Richard Strauss.
  
À seize ans, Korngold compose deux opéras en un acte, l'un comique et l'autre tragique : Der Ring des Polykrates et Violanta (1914). Les représentations remportent un grand succès et les œuvres sont souvent redonnées. Mais c'est avec La Ville morte qu'il connait un véritable triomphe, en 1920.

Comme bien d'autres, il quitte l'Autriche en 1934 pour échapper aux persécutions nazies et s'installe à Hollywood où il rejoint son ami, le réalisateur Max Reinhardt. Et se met à écrire pour le cinéma. On peut même dire que c'est lui qui inventa la musique de films telle qu’on la connaît aujourd’hui. Il remporte plusieurs Oscar, dont un avec Les Aventures de Robin des bois, où jouait Errol Flynn. 

Après la guerre, Korngold écrit de la musique de chambre et des partitions symphoniques, mais ne retrouve jamais le succès qu'il avait connu à Vienne avec La Ville morte.

On connait surtout son superbe concerto pour violon  :


Créée à Cologne et Hambourg en 1920, La Ville morte (Die Tode Stadt) est inspirée de Bruges-la-Morte, un texte symboliste assez morbide de Georges Rodenbach, qui décrit les visions fantasmagoriques d'un veuf rencontrant une jeune femme en qui il croit retrouver son épouse disparue. Oscillant entre songe et réalité, extase et paranoïa, mémoire et amnésie, le héros finit par s'enfoncer dans une spirale schizophrène, avant de se réveiller et de décider de quitter définitivement Bruges la morte et ses fantômes.

Beaucoup de choses ont déjà été dites sur cette œuvre très particulière où l’intimité du drame qui se joue contraste totalement avec une écriture orchestrale démesurée, qui réussit une fusion géniale entre les diverses esthétiques musicales de ce début de 20ème siècle.

Une musique où l'on retrouve, comme le dit Kamninski, une virtuosité de l'orchestration, volontiers saturée de timbres et de contrastes, un langage harmonique touchant aux limites du système tonal, une exubérance rythmique où l'on devine des influences surprenantes (Stravinsky notamment), la technique du leitmotiv très développée, une brillante écriture vocale, autant à l'aise dans la mélodie infinie wagnérienne, revue et corrigée par Richard Strauss, que dans la pâtisserie viennoise : ainsi la célèbre chanson de Marietta :


J'ai découvert La Ville morte à Bastille, en 2009, dans la reprise d'une superbe production de l'Opéra de Vienne, mise en scène par Willy Decker, avec Robert Dean Smith (Paul) et Ricarda Merbeth (Marietta). Il avait quand même fallu attendre près de cent ans pour qu'elle fasse son entrée au répertoire de l'Opéra de Paris.

Heureusement, La Ville morte est de plus en plus présente à l'affiche des théâtres d'opéra, la principale difficulté étant, on l'a compris, de trouver un orchestre, un chef et des chanteurs capables de s'attaquer à une telle partition.

Elle est en tout cas à l'honneur ces jours-ci à la Maison de la Radio, avec cinq rendez-vous, du 29 au 31 janvier. 

Tout d'abord, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Mikko Franck dirigera La Ville morte le 30 janvier, dans l’Auditorium de Radio France. Puis, quatre concerts intelligemment construits autour de l'opéra : un récital du baryton Christian Immler, un concert de musique de chambre donné par les musiciens de l’Orchestre Philharmonique et Camilla Nylund, un récital de chansons de cabaret, enfin, une découverte des musiques telles qu’on les entendait à Bruges au XVe siècle, par l’ensemble Doulce Mémoire.

Lire sur le sujet les deux excellents posts de Jean-Pierre Rousseau :



4 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Décidemment un commentaire que je fais bien trop souvent : je n'ai jamais entendu parler de Korngold pas plus que de La ville morte...
Mais maintenant je connais et j'ai apprécié un extrait de son concerto pour violon : merci donc
Amitiés
Ps : hier nous avons visité (presque in extremis) la fabuleuse expo sur Chagall (nous sommes fan) à la Philharmonie...

jefopera@gmail.com a dit…

Un très bel opéra, vraiment, qui mériterait d'être plus souvent à l'affiche et d'être diffusé par Mezzo ou Arte. Il existe un très bel enregistrement du concerto (couplé avec celui de Samuel Barber) par Gil Shaham, deux oeuvres très romantiques et prenantes.

On a l'impression, en écoutant Korngold, que sa musique est hollywoodienne, mais en fait c'est toute la musique hollywoodienne qui provient directement du post-romantisme allemand et viennois, via Korngold et quelques autres.

Super pour Chagall, je l'ai loupé, tant pis..... mais attends de voir ton papier.

Jef

MartinJP a dit…

Alors que Bruges est une ville si fraîche et pleine de vie...... J'ai été également frappé du contraste assez incroyable entre l'intériorité du drame et le spectaculaire du traitement musical et comme vous le précisez justement, cela fonctionne tres bien. On peut regretter que le compositeur n'ait composé que cet opéra.

jefopera@gmail.com a dit…

En fait, il en a écrit plusieurs autres, notamment Violanta, que l'on trouve dans un bon enregistrement mais que je ne connais pas.