mardi 29 décembre 2015

Massenet, entre luxure et sainteté

Sur la lignée de Cléopâtre, continuons avec Massenet, dont beaucoup d’œuvres sont inspirées par le courant symboliste, qui fût souvent jugé délétère et sulfureux parce qu'il évoque le conflit entre le sentiment religieux et l’appel des sens.
  
Dans Hérodiade (1881), Massenet métamorphose de façon surprenante la Salomé lubrique et cruelle de Wilde et de Richard Strauss en vierge vertueuse et chaste, dont Jean-Baptiste tombe amoureux sans jamais la toucher. Pour l'instant, rien de bien méchant.
  
Plus connue, Manon (1884), et la célèbre scène de Saint Sulpice, au cours de laquelle le chevalier Des Grieux, sur le point de prononcer ses vœux, est rejoint par Manon, dont les charmes envoûtants le détournent de sa vocation pour l’entraîner sur le chemin du stupre et de la luxure.
   
Les choses se corsent un peu avec Esclarmonde (1889), princesse byzantine magicienne, qui, à l’instar de Lohengrin, ne peut révéler à personne son identité ; elle n’acceptera la fougueuse étreinte du chevalier Roland qu’à la condition que celui-ci promette qu’il ne cherchera jamais à savoir le nom de sa bien-aimée. En réalité, la coquine a de la suite dans les idées.
  
Je resterai voilée... il ne pourra me voir
Mais par de brûlantes caresses
par des baisers tout puissants
Je charmerai son cœur, je troublerai ses sens
Il connaîtra par moi de si douces ivresses
Qu'il ne souhaitera jamais d'autres tendresses

Et puis, il y a Thaïs (1893), que j'ai évoquée dans ma récente série sur les orgasmes à l'opéra :

  
Griselidis (1901) est au départ une fable du Moyen-Age, reprise par Boccace dans Le Décameron, puis par Perrault. C'est l'histoire d'une bergère dont tombe amoureux le hobereau local, qui ne consent toutefois à l'épouser qu'au terme d'une cruelle série d'épreuves auxquelles participe un diable lubrique et tentateur. 

Petite parenthèse : les lecteurs de ma génération se souviennent sans doute que Grisélidis fut le prénom adopté dans les années 70 par la porte parole haute en couleur du mouvement des travailleuses du sexe indépendantes, Griselidis Real, dont je recommande d'ailleurs chaudement la lecture des mémoires (Carnet de bal d'une courtisane, Gallimard, Minimales, 2005).

Ce qui nous conduit tout naturellement à Marie-Madeleine (1906), au départ un drame sacré, que Massenet, sans doute encore une fois émoustillé par le sujet, transforma en véritable opéra. Bon, comme tout le monde connaît l'histoire, je ne vais pas, que l'on me pardonne l'expression, m'étendre sur le sujet.

Peut-être juste rappeler quelques savoureux commentaires de l'époque.

Milhaud, de La Gazette de France, tout d'abord : La muse de M. Massenet est une femme étrange, parée et fardée à outrance, au regard doux et suspect, exhalant de dangereux parfums, dont le rire se mouille de larmes et dont les larmes n'ont rien de sincère ; une charmeuse à qui l'on résiste péniblement mais que sagement l'on redoute, une hystérique dont les transports restent gracieux, une amoureuse dont les tressaillements sont des frissons de fièvre et dont le chant de volupté semble inspiré par le délire morbide ou le torturant cauchemar.

L'abbé Bethléem, le Savonarole de la troisième République qui fit les délices des adolescents de l'époque en publiant une liste de mauvaises lectures -qui comprenait Le Journal de Mickey et Les Pieds nickelés, disait que la musique de Massenet se révèle extrêmement voluptueuse, parlant plus aux sens qu'à l'âme, et bien faite pour éveiller en nous les mauvaises langueurs.

Laissons le mot de la fin au regretté Eugène de Solenière : Massenet, spécialiste des excitements, peut-être inventera-t-il de nouvelles ivresses, peut-être (lui qui plus que tout autre légitima l'axiome que la musique est une masturbation de l'oreille) saura-t-il accoupler les sons et violer les harmonies de si neuve manière, de si persuasive façon, qu'il en naîtra un inconnu de jouissance, le je ne sais quoi d'un Kama-Soutra quintessencié ?
  

2 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Après Cléopâtre, nous connaissons ainsi (presque) tout de Massenet....
Le stupre semble tout de même largement l'emporter sur la sainteté.
Très bonne fin d'année à tous les deux.
Ici tout sera très calme.
Très amicalement.

MartinJP a dit…

Il me semble que vous aviez déjà publié quelque chose sur le sujet ?
Mais c'est avec beaucoup d amusement que j'ai lu cet excellent article. tout cela est délicieusement démodé, et c'est peut être triste.
Bien cordialement