jeudi 5 novembre 2015

Moïse et Aaron

Moïse et Aaron, l’opéra inachevé de Schönberg, ouvrait la première saison de Stéphane Lissner à la tête de l’Opéra de Paris. Il n’avait pas été mis à l’affiche depuis plus de 40 ans.
 
J'attendais ce moment avec une curiosité teintée d’un peu d’appréhension ; l’œuvre n'a pas la réputation d'être l'une des plus faciles du répertoire, et je ne la connaissais pas du tout.

J'ai donc commencé par consulter Jacques Bourgeois (L’Opéra, des origines à demain, Julliard, 1983) qui explique très bien la nature et les enjeux de cette partition hors du commun :
  
De 1930 à 1932, Schönberg compose l’essentiel de son opéra biblique, Moïse et Aaron, qui, bien qu’inachevé, est son œuvre majeure. Il en a écrit lui-même le livret, et c’est en fait comme une sorte de synthèse de sa vie de compositeur. Peut-être, comme Moïse lui-même, considérait-il le triomphe ultime de son œuvre comme une défaite, tant sa réalisation se soldait à ses yeux par un compromis entre les mains des fabricants de musique.
  
Dans son opéra, Moïse s’entretient directement avec Dieu qui lui dicte ses lois. Mais au niveau du peuple, à la suite du malentendu causé par Aaron, ces lois aboutiront à leur totale antithèse : l’orgie du Veau d’or. C’est que l’inexprimable est trahi si l’on s’efforce de l’exprimer.
  
Parce qu’il manque à Moïse ce pouvoir d’exprimer, Schönberg en fait un personnage qui parle en musique (sprechgesang) mais sans chanter. Aaron, en revanche, possède, lui, le pouvoir de l’expression. Aussi chante-t-il ; et dans la manière conventionnelle de l’opéra. Mais ce pouvoir ne saurait-il traduire l’essence de la révélation divine. Ainsi son chant est-il aussi artificiel que possible : mélodie ornementée au maximum dans une tessiture tendue à l’extrême.
  
Du point de vue de l’écriture, l’œuvre repose tout entière sur la base d’une seule série de douze sons et sur les nombreuses altérations de celle-ci. Ce qui traduit le symbolisme fondamental de l’œuvre où le Dieu unique est dégradé à travers la multiplicité de ses manifestations. Lesquelles pourtant trouvent en lui sa source. Dans l’immense contrepoint à trois voix qui se déroule d’un bout à l’autre de la partition entre Moïse, Aaron et le peuple, Schönberg recourt à la plus étonnante variété sonore. Rythmes et timbres fluctuent de la façon la plus complexe tout en obéissant aux lois les plus strictes. Et le texte tantôt chanté, tantôt parlé, tantôt lyriquement déclamé, tantôt chuchoté ou crié, par voix unique ou multiples, assume une constante différenciation.
  
Moïse et Aaron constitue le modèle accompli d’un ouvrage lyrique que son traitement particulier justifie et impose en-dehors de tout critère intellectuel ou esthétique. A cet égard on peut dire que Schönberg a enrichi l’histoire de l’opéra d’un chef-d’œuvre exceptionnel au sens propre du mot.

Très belle soirée, donc, à Bastille, avec un Orchestre de l'Opéra de Paris au sommet. Avec les musiciens de l'orchestre, mon projet a été avant tout d'atteindre à la netteté des accords dodécaphoniques. Une limpidité précise, transparente comme du cristal. Et dans le même temps trouver une sensualité, un phrasé, un son viennois, pour éviter tout académisme ou sécheresse, écrit Philippe Jordan dans le programme. Et la réussite est patente.
  
Il faut également noter le travail exceptionnel des chœurs et de leur chef, José Luis Basso, ainsi que l'excellente incarnation du baryton-basse allemand Thomas Johannes Mayer, qui a livré un Moïse d’une grande force expressive. On ne peut malheureusement en dire autant du ténor britannique John Graham-Hal, Aaron faiblard et peu convaincant, mais ce n'est pas très grave tant le spectacle s'impose comme une grande réussite.
  
Notamment par la mise en scène de Romeo Catellucci, à la fois puissante et d'une grande beauté plastique. Une mise en scène qui fonctionne à merveille parce qu'elle accompagne, éclaire mais ne surcharge jamais, parce qu'elle laisse des questions en suspens et pousse le spectateur à développer une réflexion personnelle.
  




2 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Très curieux de connaître cette œuvre réputée pour le moins austère, j'ai donc enregistré l'opéra retransmis sur Arte...
Hélas le miracle n'a pas eu lieu ...pour moi !
Déjà le livret de cet opéra incantatoire m'a laissé plutôt indifférent.
Je n'ai pas été plus séduit par le dodécaphonisme (je ne suis évidemment pas en mesure de juger la direction de Jordan partout encensé...)
J'ai eu donc l'impression d'assister à un spectacle ennuyeux et sans ame avec, il est vrai, des images parfois saissantes (surtout au 1° acte).
Au second acte, j'ai espéré, en vain, que le taureau (présent sur scène???) allait remuer tout ça en improvisant une petite corrida !!!
Coté interprétation Moise et les chœurs m'ont paru convaincants (je n'ai pas aimé Aaron)
Je suis donc passé à coté de la plaque..
Un amateur pas très averti mais qui te souhaite un excellent week-end.
Amitiés

jefopera@gmail.com a dit…

Il est des œuvres qui intriguent, intéressent, fascinent, plus qu'elles n'émeuvent, et je crois que celle-ci en fait partie. J'avais un peu préparé la découverte, ce qui a peut-être facilité les choses mais le fait que je n'ai pas vu passer les deux bonnes heures de représentation est aussi un signe sincère d'enthousiasme.

De là à se repasser Moïse et Aaron en boucle....

Amitiés
JeF