vendredi 14 août 2015

Espana

Madrid, Plaza Mayor - Photo Jefopera
Les pays du Maghreb étant de moins en moins fréquentables, la Grèce, et surtout l'Espagne, redeviennent les destinations favorites des vacanciers européens. Comme un retour aux années 60, 70, époque où l'on descendait "faire l'Espagne", ou rêvait de le faire.

Longtemps prisonnier de contraintes d'autant plus lourdes que je me les étais souvent imposées moi-même, je voyais parfois plusieurs années s’écouler sans perspective de voyage. Ce qui provoquait de longs moments de tristesse résignée que je combattais, peu efficacement certes mais je n’avais guère que ce remède, par des visites régulières chez les agents de voyage. Privilégiant une heure creuse, je m’installai chez eux pour les bombarder de questions sur les destinations les plus variées, faisant espérer des achats de prestations -qui n’auraient bien sûr jamais lieu- avant de faire main basse sur leur stock de catalogues touristiques.

Aussi vite et sans doute bien mieux que par le truchement de certaines substances, je m’envolai alors sur les ailes de ces brochures pour quelques heures de rêve. Il y avait surtout de celles de la FRAM, qui concernaient pour la plupart des séjours en Espagne. Je regardai d’abord les programmes de circuits et les excursions à la journée, dont les intitulés ouvraient des perspectives d’aventures extrêmement excitantes. Je me souviens notamment d'une « croisière pirate avec repas sur l’île préparé par les pêcheurs » qui me semblait aussi fabuleuse qu’un tour du monde en ballon ou un voyage dans la lune.

Après avoir épuisé les charmes des excursions et autres croisières pirates, je me mettais alors à la recherche d’une auberge. Le catalogue en proposait des dizaines, du modeste au luxueux. A chaque page son hôtel, et à chaque hôtel son petit pavé « vérité », un avis en quelques mots qui se voulait un conseil objectif et désintéressé, comme ceux que l’on peut lire dans le Guide du Routard. 

Le rédacteur du catalogue avait un peu de mal à se renouveler, et au fil des pages, s’égrenait un chapelet de mentions plates telles que « situation idéale, à deux pas de la plage, pour cet hôtel récemment refait et confortable ». Celles que je préférais concernaient le personnel, notamment une, qui, je ne sais pourquoi, est restée gravée dans ma mémoire aussi solidement que la croisière pirate.

L’avis vérité évoquait un hôtel assez banal, mais animé par un certain M. Gonzalez, dont la « direction bienveillante et attentive donnait à chaque client l’impression d’être un hôte privilégié ». Alors, peut-être parce que je venais de voir Mort à Venise au cinéma, j’imaginais un vieux palace en bord de mer, dirigé par un monsieur moustachu un peu replet, tiré à quatre épingles, appelant ses clients par leurs noms et venant chaque matin les saluer dans la salle de petit déjeuner. 

Un jour, le rêve se réalisa, et ma mère m’emmena sur la Costa Brava, dans une station improbable, Lloret de Mar. Il n’y eût pas plus de croisière pirate que de directeur moustachu mais une vision fugitive échappée de Visconti, qui me poursuivit des années durant, et me fit presque regretter les soirées au lit avec les catalogues. Enfin, là n'est pas le sujet.

Bien des années plus tard, sonna enfin l’Heure espagnole : je vendis à peu près tout ce que je possédais, vieux meubles, livres, gravures poussiéreuses, et même une vilaine collection de cravates, me mît en poche une bonne liasse de billets, dont le premier usage fût d’acheter un blouson de cuir noir, un jean neuf et un aller-retour en train pour Madrid. Encore une expérience improbable, cette nuit dans le Talgo, à picoler, rire et danser avec des américaines en vadrouille et le jeune ingénieur espagnol qui partageait mon compartiment couchette.

Difficile aussi d’oublier cet après-midi de juin à lézarder autour de la piscine, au sommet d’un Novotel des faubourgs de la ville, avant de goûter ce qu’il restait de movida dans les vieilles rues de Chueca.

Le lendemain, comme le Prado était fermé, je fis jusqu’à l’épuisement une longue et belle promenade dans les rues Madrid, au Retiro puis au Jardin botanique, attrapant de justesse le Talgo qui me ramena à Paris, satisfait, comblé, mais sans doute pas rassasié d’Espagne.


1 commentaire:

Jean Claude Mazaud a dit…

Tu as écrit un bien beau texte ! Les rêves de voyages sont déjà des voyages...
L'heure espagnole a sonné pour moi beaucoup plus tardivement , mais elle a sonné. Mon premier voyage, c'était dans la région de Naples (je m'en souviens comme si c'était hier)
Le sejour petersbourgeois se termine : épuisant pour nos vieilles jambes...(nous n'avons pas encore rencontré Eugene Oneguine.
Tres bon weekend et Amitiés
Jc