samedi 13 juin 2015

Le Roi Arthus, enfin à l'Opéra de Paris

Le Roi Arthus, Opéra de Paris
Enfin, Le Roi Arthus vient d’entrer au répertoire de l’Opéra de Paris ! Plus d’un siècle après sa composition et sa création posthume, en 1903, au Théâtre de La Monnaie à Bruxelles.

Élève de Massenet et disciple de Franck, Chausson travailla sans relâche à son unique opéra pendant sept ans, de 1888 à 1894. Comme tous les compositeurs de sa génération, il était fortement marqué par la présence de Wagner, tiraillé entre fascination et rejet : Il y a, explique-t-il, cet affreux Wagner qui me bouche toutes les voies. Je me fais l’effet d’une fourmi qui rencontre une grosse pierre glissante sur son chemin. Il faut faire mille détours avant de trouver un passage. J’en suis là. Je cherche. J’ai même de la patience et quelque peu d’espérance.

Cette présence écrasante, étouffante, aurait, selon certains historiens de la musique, plus ou moins empêché Chausson de développer une écriture originale. Et l'on a longtemps qualifié Le Roi Arthus d’opéra wagnérien. Ce qui me paraît un peu rapide.

Déjà, je n’ai pas vraiment perçu de leitmotivs. Il faut dire que je découvrais entièrement l’opéra, et qu’il est difficile de percevoir et a fortiori de mémoriser avec précision les motifs thématiques lors d'une première écoute. D’autant que Le Roi Arthus ne compte pas de passages ou d’airs mémorables. L’œuvre s’apparentant davantage à un ample poème lyrique, un flux continu, comme un fleuve puissant, éclairé de mille lumières et constamment agité de puissants grondements.

Le sujet qui domine est la tristesse d’un roi qui assiste, impuissant, à l’effondrement de ce qu’il a bâti. Ce qui fait l’originalité et la subtilité du livret (que Chausson a écrit lui-même) est qu’Arthus paraît en fait beaucoup plus affligé par la déliquescence de la Table ronde que par l’infidélité de sa femme et la trahison de son meilleur compagnon. Nous ne sommes pas dans un drame romantique de la jalousie et de l’infidélité, bien sûr, et l'on pense tout de suite à Parsifal. Mais doit-on pour autant qualifier de wagnérien tout ce qui attrait aux légendes des chevaliers de la Table ronde ? Tout cela est, me semble-t-il, bien plus proche du symbolisme de Maeterlinck et de Pelléas.

On ne peut nier non plus les accents tristaniens de la scène d’amour du premier acte, entre Lancelot et Guenièvre, mais la prosodie de la langue française et, surtout, la façon dont Chausson harmonise et orchestre sa musique n’ont plus vraiment grand-chose de germanique. Certes opulente, l'orchestration est surtout marquée par une très belle transparence des couleurs sonores, notamment à travers une mise en valeur des bois et la présence, tout au long de la partition, de superbes solos instrumentaux. En réalité, elle m’a surtout paru s’inscrire dans l’esthétique orchestrale bien française de Fauré, Charpentier, Massenet et Debussy.

Alors, ce spectacle ?

Evacuons pour commencer l’histoire de la mise en scène de Graham Vick, huée sur scène et incendiée dans la presse spécialisée. Plus que la transposition temporelle incertaine et la laideur affligeante des décors et des costumes (malheureusement, on finit par y être habitué), c’est surtout l’absence d'idée et l'indigence du jeu d’acteurs qui m’ont gêné. Même si Le Roi Arthus est une œuvre assez statique et intérieure, il était bien triste de voir ces pauvres chanteurs errer sur le plateau en ne sachant, la plupart du temps, que faire de leur carcasse.

Mais fort heureusement, le niveau exceptionnel et l’engagement des interprètes fît de ce Roi Arthus, que tout le monde attendait avec impatience, une très belle réussite, et sans doute l'un des moments forts de la saison.

A la tête d’un orchestre de l’Opéra de Paris toujours en grande forme, Jordan a donné une lecture d’une grande finesse, à la fois suave et ciselée, veillant en permanence, et c’était  loin d’être évident, à ne pas couvrir des voix. Et quelles voix !

Roberto Alagna (Lancelot), lumineux, séduisant, d’une clarté d’expression toujours impeccable, Sophie Koch campant une Genièvre de grande tenue, donnant tout et compensant une articulation parfois incertaine par des capacités techniques et une beauté de timbre admirables, Thomas Hampson, qui apporte à son Arthus les fruits d’une capacité d’introspection et d’une intelligence musicale que très peu de chanteurs peuvent porter à ce niveau de subtilité.

Et puis, tous les autres, que je ne me résous pas à qualifier de « seconds rôles » tant leur présence sur scène a marqué le spectacle : Cyrille Dubois (le laboureur), Alexandre Duhamel (Mordred), François Lis (Allan) et surtout le jeune Stanislas de Barbeyrac, au timbre radieux et au jeu bouleversant dans le rôle de Lyonnel, l’écuyer fidèle. Il est certain que celui-là, nous le reverrons très bientôt en haut de l’affiche.

Sans oublier bien sûr l’excellent Peter Sidhom, que l’on voit apparaître à la fin du deuxième acte, dans le personnage de Merlin. Merlin, qu'Arthus appelle sans cesse à son secours et sans qui il semble perdu. Merlin, qui vient lui expliquer, avec la douceur d’une mère, que le monde qu’il a construit est en train de sombrer, que lui-même va périr et que personne ne peut plus rien y faire. Une scène bouleversante, l'un des grands moments de cet opéra somptueux que j'ai hâte d'écouter et de réécouter.

Au cours d’une récente interview, Philippe Jordan a rappelé avec émotion que son père, Armin Jordan, avait été le premier à enregistrer Le Roi Arthus. La boucle est donc désormais bouclée.



4 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Formidable article qui donne envie de découvrir cet Opera que je ne connais que de nom...Belle représentation donc avec un Alagna (je ne suis pas toujours fan-son otello d'Orange 2014...) apparemment en pleine forme : j'ai lu que C.Thielemann l'avait retenu pour chanter Lohengrin à Bayreuth ?
Je te souhaite un bon dimanche..
Amities
Jc
Ps : j'espère que mon com passera (quelques Problemes avec la liaison wifi.)

jefopera@gmail.com a dit…

Merci, très belle découverte en effet. Il doit être diffusé sur Mezzo la semaine prochaine, dans la même production à Bastille.
Excellent dimanche, et bonnes vacances, à très bientôt
JF

Jean Claude Mazaud a dit…

J'ai écouté l'enregistrement diffusé sur Mezzo...
Impression favorable dans l'ensemble. Heureusement surpris par la musique (qui a aucun moment ne m'a rappelé Wagner). Ta qualification "d'ample poème lyrique" convient parfaitement.
Enthousiasmé par les prestations de Thomas Hampson, de l'orchestre dirigé par Jordan, du jeune Stanislas de Barbeyra.
Bien aimé aussi l'interprétation de Sophie Koch, même si elle ne semble pas toujours très à l'aise...
Plus réticent sur Alagna que je n'ai pas trouvé très convaincant : j'ai du mal avec ce tènor (certes sa prononciation est parfaite, mais son timbre de voix ne m'a jamais vraiment emballé- sauf peut-être au tout début de sa carrière - et je trouve que , du moins sur scène, il manque un peu de classe - avis tout personnel).
Inutile d'évoquer la mise en scène...
Amitiès

jefopera@gmail.com a dit…

On est bien d'accord.
Je n'ai non plus jamais été sensible au timbre d'Alagna, et, pour l'avoir vu sur scène plusieurs fois, en général assez peu enthousiasmé par son chant. Mais il faut lui reconnaître une pureté de diction unique.
Quant à Sophie Koch, elle m'avait l'air à la limite de ses moyens, et la qualité de la prononciation en souffrait. Il est vrai que pour se faire entendre à Bastille, en plus avec un énorme orchestre qui joue souvent forte, ce n'est pas facile....
Les deux moments que j'ai préférés sont les scènes avec Lyonel (aussi beau à écouter qu'à voir....) et celle avec Merlin, d'une force dramatique exceptionnelle.
Un peu comme Le Roi Roger il y a quelques années, cette résurrection nécessitait une mise en scène traditionnelle, au moins pour que le public puisse découvrir l'oeuvre dans son jus, telle que l'a voulue le compositeur. Et non du gloubiboulga conceptuel style Regietheater qui plombe toute la soirée.
Bon week-end caniculaire !
JeF