lundi 1 décembre 2014

Schubert, Cassard, 1828

Philippe Cassard est bien le seul pianiste que j'ai beaucoup plus entendu parler que jouer. Non que son travail d'interprète ne me plaise pas, bien au contraire, mais parce qu'il a animé, pendant plusieurs années sur France Musique, une émission que je n’aurais ratée pour rien au monde, Le matin des musiciens du mercredi. En découvrant les grilles de rentrée, j'ai d’ailleurs eu peur qu’elle ait été supprimée, avant de constater avec soulagement qu’elle avait juste changé de nom (elle s’appelle maintenant Notes du traducteur).

D'une exigence digne d'un cours du Collège de France tout en restant accessibles au profane, les émissions de Philippe Cassard ont, privilège rare, été gravées au disque par France Musique et reçu deux récompenses prestigieuses, le Prix SCAM de la meilleure œuvre sonore 2007 et le Grand prix de l'Académie Charles Cros 2011.

Assis au piano, Philippe Cassard présente la partition (souvent un concerto ou une sonate), la décortique et donne les clefs indispensables à sa compréhension, notamment par le biais de savantes mises en lumière d'une œuvre à l'autre, d'un compositeur à l'autre et, surtout, d'une interprétation à l'autre. Car il ne dit jamais "voilà comment il faut jouer" mais donne à écouter les grands maîtres, Kempff, Brendel, Horowitz, Pollini, Zacharias, Magalof pour n'en citer que quelques uns. A l’inverse de certains critiques qui savent toujours mieux les choses que les musiciens, il explique et propose mais ne tranche pas.

Comme je l'ai beaucoup écouté, j'ai aussi constaté qu'il avait des petites fixettes amusantes, comme le respect des tempos alla breve. Et puis cette belle phrase de Dinu Lipatti, qu'il appelle son bréviaire et aime à lire aux auditeurs :

Notre vraie et seule religion, notre seul point d’appui, infaillible, est le texte écrit. Nous ne devons jamais être pris en faute envers ce texte, comme si nous avions à répondre de nos actes sur ce chapitre chaque jour, devant des juges implacables.

Nous ne devons pas oublier que ce texte, pour vivre de sa propre vie, doit recevoir notre vie, à nous, et pareillement à une construction, il faudra, sur la carcasse en béton de notre scrupulosité envers le texte, ajouter tout ce dont une maison a besoin pour être finie, c’est-à-dire : l’élan de notre cœur, la spontanéité, la liberté, la diversité de sentiments.

La musique doit vivre sous nos doigts, sous nos yeux, dans nos cœurs et nos cerveaux, avec tout ce que nous, les vivants, pouvons lui apporter en offrande. La musique n’est pas faite seulement pour être jouée, elle doit être aimée
.

L'enregistrement qu’il vient de publier chez La Dolce Volta en est un bel exemple. C'est un récital consacré à la dernière année de Schubert, 1828. Un disque fort, implacable, qui emporte, bouleverse, et ne laisse pas indemne.

1828. Le compositeur viennois, affaibli par la maladie mais d'une créativité démultipliée sans doute par le pressentiment de sa fin prochaine, livre ses plus grands chefs d'œuvre : les deux trios, le quatuor à deux violoncelles, la grande symphonie en ut majeur, le messe en mi bémol majeur, une série de lieder bouleversants (notamment ceux regroupés dans Le Chant du Cygne) et, bien sûr, ses trois ultimes sonates pour piano.

Philippe Cassard a choisi l’avant-dernière, celle en la mineur D959. Utilisé par plusieurs cinéastes et devenu de ce fait très célèbre, le deuxième mouvement (andantino) commence par une mélodie mélancolique et soudain, alors qu’on attend un développement, se transforme en une immense improvisation dont les déchainements dynamiques et les hardiesses harmoniques font se demander (on trouvera peut-être la comparaison bizarre mais c’est ce que j’ai ressenti) si on écoute Schubert, Scriabine ou  Keith Jarret. Une sorte d’arc temporel tendu au-dessus du XIXème siècle, un bond du XVIIIème  au XXème siècle comme seul Beethoven semblait capable d'en faire.

Cassard aurait pu jouer les trois sonates (on ne s’en serait pas plaint) mais a préféré présenter trois œuvres un peu moins connues, des morceaux à quatre mains qu'il joue avec le pianiste suisse Cédric Peschia : la Fantaisie en fa mineur D940 et deux mouvements isolés, un rondo en la majeur D951 et ce superbe allegro en la mineur dit Lebenstürme (Orage de la vie) D947. Du très très beau piano.

3 commentaires:

MartinJP a dit…

Effectivement, je suis déjà comme on dit tombé sur cette émission et ai été vivement intéressé, c'est tout de même mieux que Zygel à la télévision, moins grand public certes mais d'une exigence beaucoup plus élevée.

jefopera@gmail.com a dit…

Tout à fait d'accord

Jean Claude Mazaud a dit…

J'avais un peu oublié que c'était un pianiste talentueux...
Bien apprécié la citation de Dinu Lipatti.
J'ai lu qu'il avait l'intention d'arrêter son émission en juin prochain mais qu'une autre émission était envisagée où il pourrait "parler des musiciens vivants ou morts, après avoir tant traité de œuvres."
Amicalement