samedi 15 novembre 2014

Rameau au parfum

Pour terminer en beauté l'année Rameau, je ne peux résister au plaisir d'évoquer une production extraordinaire : celle que le metteur en scène et directeur de théâtre Maurice Lehmann présenta des Indes galantes, à l'Opéra de Paris, en juin 1952.

S'inspirant des opérettes et comédies musicales qu'il avait programmées avec un immense succès au Théâtre du Châtelet, du temps où il en était administrateur, Maurice Lehmann avait eu l'idée de déployer le même faste de décors et de costumes dans les Indes galantes, avec pour but avoué d'attirer un public populaire. Et bien sûr, ce fût un immense succès : 286 reprises en 13 ans.

Il faut dire que l’œuvre de Rameau, écrite en 1733, s'y prêtait bien. Cet opéra-ballet sur un livret de Louis Fuzelier se compose en réalité de quatre petits opéras indépendants, lesquels brodent sur une même thématique présentée dans le prologue : les Européens étant trop occupés par la guerre, Amour montre qu'il règne dans toutes les autres régions du monde, soit en Turquie, au Pérou, en Perse et en Amérique du Nord. Il y a du chant, de la danse et surtout une intrigue exotique propice aux effets de scène et à une débauche de décors.

Pour l'occasion, le livret de Fuzelier est remanié par René Fauchois. Dans la fosse, Louis Fourestier utilise une révision d'Henri Busser de la révision de Paul Dukas.... Orchestre de l'Opéra de Paris au grand complet, chœurs pléthoriques, effets de trompettes dignes du Requiem de Berlioz. Les courts extraits que j'ai écouté il y a quelques semaines sur France Musique sont à faire tomber en syncope les baroqueux.

Maurice Lehmann et son équipe ne lésinent pas sur les moyens. Sept peintres-scénographes, parmi lesquels George Wakhevitch, Jacques Dupont et Chapelain-Midi, créent des décors d'un faste incroyable. Trois chorégraphes sont sollicités, dont Serge Lifar. La distribution est nombreuse, les costumes luxueux et pléthoriques. Quant au public, il fait un triomphe à ce spectacle qui connaîtra une incroyable longévité jusqu'en janvier 1965, date de sa dernière reprise.

On ne regrette que plus fort de ne pouvoir en trouver d'extraits sur Youtube.

Mais le plus extraordinaire n'est pas là. 

Voici, in extenso, un article d'un certain M. Mugnier, publié dans la revue Constellation (numéro 53 de septembre 1952). C'est un peu long, mais ça vaut son pesant.... de roses.


Les Indes Galantes, 52 000 roses tombaient dans l'Opéra

Le Théâtre National de l'Opéra de Paris vient d'inaugurer un spectacle à trois jeux. Lors de la présentation de la féérie de Rameau, les Indes Galantes, l'Opéra a associé aux couleurs et à la musique, une troisième composante : l'orchestration des parfums.

Elle est due à Robert Bellanger qui, avant d'être député, sénateur et ministre, fut un grand constructeur d'automobiles et d'avions.

Or, voilà sept ans, il prit des brevets pour donner à la mise en scène un accompagnement de parfums.

Maurice Lehmann lui confia la réalisation d'une « partition olfactive » pour les Indes Galantes. Jusqu'ici elle se borne à deux notes : rose et jasmin, mais d'autres sont prêtes.

C'est ainsi que les milliers de pétales de rose et de jasmin condensés en brouillard descendirent des cintres pour ajouter un enchantement aux feux d'artifice et aux mille tours de force scéniques des Indes galantes.

Parmi les 1456 spécialistes employés par l'Opéra, un nouveau technicien de théâtre venait de prendre rang : le machiniste parfumeur, Yuri Gutsatz.

- La Bardin est sortie du trou ! Vas-y Gustave.

C'est en ces termes que Yuri Gutsatz, le "machiniste parfumeur", inaugura ses fonctions à la générale des Indes Galantes.

Le déclenchement de la première vague d'odeur avait été réglé sur l'entrée en scène de Mlle Bardin, la danseuse-étoile, surgissant d'une trappe dans la robe fantastique qui faisait d'elle la Rose du Jardin persan.

A la hauteur du grand lustre, un homme surveillait son apparition. 43 secondes plus tard, le parfum se mettait en route, le temps qu'un assistant grimpât sous la coupole, à l'entrée des puissants extracteurs et propulseurs d'air qui conditionnent l'atmosphère de l'Opéra, système de climatisation modèle réalisé en 1936 par l'ingénieur Le Lionec, et dont joue, comme un orgue, le mécanicien Buha qui contribua à sa construction.

Des aérosols et des pulvérisateurs à ultra-sons démarrèrent alors pour vaporiser les senteurs d'une roseraie dans les conduites qui lancent l'air du plafond à l'orchestre où il est ensuite aspiré par de multiples petites bouches placées sous les loges et au balcon.

Puis, abandonnant la blouse de laboratoire qui couvrait son smoking, le parfumeur-chimiste dégringola les étages. Lors des répétitions, le parcours du parfum avait été minutieusement chronométré. Mais la respiration de 2.300 spectateurs, des centaines d'épaules nues et d'habits de soirée, pouvaient tout changer. L'odeur de rose mit une minute trente-quatre secondes pour atteindre le premier rang de l'orchestre. Dix secondes de plus que dans une salle vide ...

La nouvelle technique entraina de subtiles mises au point. Des observateurs, répartis dans le public, notaient que certains nez ne devenaient sensibles que 10 et 20 secondes après certains autres. Les créateurs du « parfum-spectacle » craignaient des critiques de certaines spectatrices. Des femmes raffinées qui choisissent leur parfum selon la réaction des essences sur leur corps – un parfum n'est jamais le même d'une femme à l'autre – pouvaient réagir fâcheusement au parfum diffusé en masse.

On avait calculé que sur 2.300 spectateurs, 900 femmes portaient les 18 parfums les plus en vogue à l'heure actuelle. Les parfums créés pour Les Indes galantes devaient donc se combiner non pour contrarier les parfums personnels, mais au contraire pour les exalter.

En outre, pour permettre un rudiment d'orchestration olfactive, une première vague de parfum devait rapidement disparaître afin de laisser la place à un nouvel élan d'odeurs.

Les problèmes résolus par Robert Bellanger et l'ingénieur chimiste Gutsatz étaient aussi neufs qu'embarrassants. Les seuls parfums floraux connus du grand public sont des parfums inutilisables dans une féérie somptueuse. Le lilas, la violette, l'œillet, le muguet, même lorsqu'ils sont composés d'essences aussi onéreuse que la Violetta Victoria à 25.000 francs (anciens) donnent une impression de friction capillaire.

Seule la rose et le jasmin pouvaient être honorablement offerts aux narines du Président de la République, des ambassadrices, des princesses et des diplomates réunis pour cette soirée.

L'essence de rose, en effet, ne sent pas la fleur de rose. Vacher, le créateur de Sortilèges, de Le Gallion, s'est amusé à recréer le parfum de la rose rouge, celui qu'on sent à Bagatelle, au mois de juin, celui qui enchante les jardins de banlieue. Il a mis quatre ans pour y arriver. On cueille 50.000 fleurs à 24 ou 36 pétales pour faire une tonne de roses. Cette tonne de fleurs fournit environ un kilo d'extrait qui est de l'essence absolue de rose, mais dont l'odeur diffère de celle de la roseraie. C'est là un des mystères de la parfumerie. Pour reconstituer la senteur de la fleur, il faut recourir à une composition.

Le parfum à créer pour le spectacle était celui des roses d'un jardin persan imaginé par un musicien du siècle de Louis XV et révisé par le maître du Châtelet appelé à l'Opéra en 1952.

Le compositeur en parfumerie, Yuri Gutsatz, mit quatre mois à réaliser, pour M. Bellanger, le mélange "Opéra 1". Il chercha l'inspiration dans la musique de Rameau.

Ne pouvant diffuser une simple essence de rose, il dut tenir compte de chaque note odorante, car, dans un parfum personnel, on distingue trois phases d'évaporation : les notes de tête, qui se dégagent les premières en donnant le "coup de poing"; les notes de cœur, qui modifient l'impression première et charment; les notes de fond, celles qui tiennent. Pour un même parfum, une femme donne un premier bouquet quand elle vient de se parfumer; un deuxième quand on lui parle deux heures après; elle en laisse un troisième dans son sillage.

Cette orchestration conserve son unité quand elle s'étale dans deux mètres cubes d'air. Mais à l'Opéra, les "parfums-spectacles" avaient à saturer 19.000 mètres cubes d'atmosphère en se propageant dans un air qui passait sans cesse des hauteurs de la coupole aux fauteuils, du "huitième dessus" aux profondeurs du "quatrième dessous", à raison de 1.500 mètres cubes à la minute, sans toutefois passer par la scène pour ne pas gêner les chanteurs.

Un parfum très homogène, immédiatement perceptible dans la totalité de ses ressources, devait être créé. Des essais délicats aboutirent a un mélange d'essence de rose bulgare et d'essence de rose de mai appuyé par des principes extraits de la citronnelle, du lemon-grass, du clou de girofle.

On expérimenta longtemps encore la diffusion mécanique afin de maintenir le parfum en présence le temps du ballet, soit durant six minutes. L'expérience montra qu'il fallait diffuser pendant huit minutes une solution à 15 %.

Dans la salle, la sensation exquise soulevée par les vagues odorantes s'accompagnait de commentaires :

- Robert Bellanger, disait-on, doit dépenser une fortune dans cette folie ! A 335.000 francs (anciens) le kilo de rose absolue, chaque tableau d'odeurs lui coûte plus cher que d'offrir un énorme flacon à chaque demoiselle du corps de ballet.

En réalité, l'émission de chaque parfum revient à 900 francs (anciens), soit à 40 centimes par spectateur, moins cher que le papier imprimé du billet d'entrée. C'est que pour parfumer l'atmosphère de milliers de mètres cubes, c'est non pas la quantité de parfum qui compte, mais sa diffusion en particules infinitésimales. Et c'est en les pulvérisant par les appareils dont certains produisent un million de vibrations à la seconde, que la masse d'air en est entièrement imprégnée.

Les efforts avaient été considérables, mais la démonstration était faite. L'Opéra a été le premier dans le monde à révéler ce nouvel élément de théâtre qui sera peut-être un jour ce que le décor fut après Shakespeare, ce que le cinéma parlant est au muet, ce que le film en couleurs est au noir.

Son prix de revient est modique, même si l'on emploie les ressources les plus raffinées de la parfumerie. Sept grammes et demi de concentré avaient suffi pour apporter à l'Opéra l'odeur des roseraies d'Ispahan.

Malgré ces doses infinitésimales, le "parfum-spectacle" est capable de produire des effet inattendus : il peut enivrer les spectateurs pour peu que l'on force la dose. Les chimistes de parfumerie sont toujours soumis à une légère griserie. Un directeur adroit dont le spectacle manque d'ambiance pourra se servir de ce pouvoir comme un tonique pour plonger les assistants dans une suave et joyeuse ivresse qui exalte les bravos.

Et pour juger avec mesure, les critiques d'art devront posséder une parfaite maitrise olfactive résistant aux évocations qui déforment la réalité d'un spectacle.

10 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Un coup au cœur... me voici projeté des décennies en arrière. Du temps où les théâtres nationaux donnaient des matinées gratuites les jours de 14 juillet : A Garnier plutôt des ballets...Mais ce 14 juillet-là au programme "Les Indes Galantes!!! Un éblouissement pour le jeune spectateur un peu naif que j'étais...
Récompense méritée après des heures et des heures de queue : il fallait venir à l'aube (avec son petit pliant de préférence) pour être bien placé...
Après l'exécution de la Marseillaise, la réprésentation pouvait enfin commencer.
Quel Bonheur !
Nostalgie, nostalgie quand tu nous tiens...
Merci à toi..
JC

jefopera@gmail.com a dit…

Quel souvenir ! Ce spectacle devait être extraordinaire. Te souviens-tu des effluves de parfum ?

Jean Claude Mazaud a dit…

J'avoue que les effluves se sont dissipées avec le temps , mais le choc du tableau des fleurs demeure visuellement...et aussi l'éruption du volcan, etc..etc...
Comment peut-on rester gamin dans un corps de vieillard ? un des mystères de la vieillesse !!!
bien amicalement.

jefopera@gmail.com a dit…

LOL
Mais là est vraiment la vraie jeunesse !!!
Il faudrait que l'Opéra de Paris reprenne le spectacle, avec décors, danses et parfums mais plutôt avec W Christie ou JE Gardiner dans la fosse.
Bonne journée
JF

MartinJP a dit…

Comme j'envie M. Mazeaud d'avoir pu assister à ce spectacle, et comme il est effectivement dommage qu'on ne puisse en trouver aucune trace visuelle, mais vous avez raison, il faut sans doute qu'une salle le reprenne avec une approche musicale plus audible aux oreilles d'aujourd'hui.
J'ai souvenir d'une production des années 80 où le metteur en scène avait déguisé tout le monde en punks, c'était assez décoiffant.......

Michel Gutsatz a dit…

Bonjour,

Je suis le fils de Yuri Gutsatz - le créateur du parfum qui avait été diffusé lors de ces représentations mémorables. Ce parfum existe toujours - puisque mon père en a fait un des succès de la marque qu'il a créé vingt ans plus tard 'Le Jardin Retrouvé', parfum dont le nom est... La Rose Opéra!
Merci pour votre travail de mémoire..

Michel Gutsatz

jefopera@gmail.com a dit…

Merci beaucoup cher M. Gutsatz pour votre message, qui me fait très plaisir. Je vais partir à la recherche de La Rose opéra !
Bien amicalement
JeF

mff a dit…

J'avais 15 ans! Quel souvenir. Mais de plus je me souviens d'autres parfums comme une odeur de banane,de citron !!! Ma mémoire olfactive me trahit peut-être !!
Mff

jefopera@gmail.com a dit…

Ce devait être un spectacle inoubliable, dont les maigres souvenirs vidéo ne peuvent bien sûr rendre compte.

Peut-être devrais-je écrire à S Lissner pour lui demander de ressusciter cette mise en scène -et en odeurs- historique ?

Merci beaucoup pour votre message,

Bien amicalement

JeF

Michel Gutsatz a dit…

Mon père m'a dit qu'en fait il y avait deux parfums - correspondant à deux ballets distincts.. mais que l'impact du second parfum était négligeable - personne ne s'en rendait vraiment compte! Ils n'ont donc finalement gardé que le parfum de rose pour le ballet des Roses!
Je serais ravi que ce spectacle soit redonné - nous avons un nombre d'archives incroyable en notre possession..

Bien à vous,

Michel Gutsatz