vendredi 7 novembre 2014

Moi, Mes attentes et l'opéra


Hier, dans le TGV, je surprends la conversation de deux messieurs barbus, visiblement aussi sûrs de leur science que de leur importance. L’un raconte à l’autre une récente représentation du Barbier de Séville à l’Opéra de Paris.

Après avoir tout critiqué, il conclut définitivement le sujet en assénant que le spectacle n’a de toute manière en aucune façon répondu à mes attentes. Certes.
 
Dans la torpeur propre à ce genre de voyage, je me suis mis à réfléchir aux raisons qui m’avaient rendu ce propos aussi bête que déplaisant.
 
Mais que peut-on "attendre" d'un spectacle ?
 
J'imagine qu'on "attend" de Brünnhilde qu'elle porte cuirasse, lance, casque et bouclier, que Radamès apparaisse en jupette sur son char, que Mimi et Violetta crachent du sang bien rouge et que Papageno soit emplumé des pieds à la tête.
 
On doit aussi "attendre" que le ténor gueule au bon moment, que la soprano lance ses vocalises exactement comme on les a entendues chanter dans le disque de la Callas et que les instruments sonnent comme ci ou comme ça selon la mode : dans les années 50, on "attendait" de Bach qu'il sonne comme du Brahms et aujourd'hui, on ne supporte plus d'écouter un opéra baroque si les instruments ne sont pas anciens, l'orchestre anorexique et le chef "historiquement informé".
 
En fait, ce que ce public qualifie "d’attentes" n’est souvent que le souvenir de ce qui a déjà été vu et revu, dans un passé plus ou moins lointain. Et quand cela n’a jamais été vu, ce qui est souvent le cas, de quoi peut-il s’agir sinon des lieux communs qui pèsent sur l’œuvre ?
 
Mais diable, que peut-on "attendre" d’un spectacle sinon qu’il vienne surprendre, émouvoir et bouleverser ?
 
Dans un bon restaurant, rien ne me ravit plus que l’absence de carte. Faites ce que vous voulez, chef, mais surprenez-moi. Ce qui n'empêchera pas certains de préférer aux tables de créateurs les restaurants de chaine et les fast-foods, là où le produit fourni est conforme aux clauses du cahier des charges et aux "attentes" du consommateur.
 
Lorsqu’un critique qualifie un spectacle "d’attendu" ou de conforme aux "attentes" du public, ce n’est pas vraiment un compliment, mais une façon polie et mesurée de dire qu’il était sans originalité et empreint de conformisme.
 
Aller au spectacle avec des "attentes" est un peu comme voyager avec de bonnes œillères ; certes, elles rassurent et font garder le cap, mais empêchent de voir sur les côtés et de s’aventurer sur les chemins de traverse.
 
Quand je lis les commentaires de mes amis blogueurs, je découvre des enthousiasmes, des colères, des émotions et des coups de cœur. Le jour où ils évoqueront des « réponses aux attentes », je ne prendrai plus la peine de les lire car ils seront devenus comme ces professeurs bornés qui "attendent" d’une copie qu’elle recrache in extenso le contenu du cours dispensé la veille.
 
Le drame du spectateur "à attentes" est qu'il a davantage de convictions que d'aptitude à l’émotion. Il a des idées bien arrêtées sur de nombreux sujets et pense que la vérité des choses ne peut être que la sienne mais il ne laisse jamais ouverte la fenêtre de son âme à l'imprévu, à l'inédit, à la surprise, bref, à la vie.

6 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Apparemment une belle unanimité sur la photo que tu proposes (Berlin ?)...
Comment ne pas être complètement d'accord avec tes propos ?
Ceci dit il est difficile (surtout à 80 "berges" comme moi), lorsque que l'on assiste à un opéra (ou autre), de faire abstraction dans son jugement de tout ce qu'on a vu, entendu...de se trouver en quelque sorte dans la peau d'un Candide découvrant...
Mais rassure-toi cela n'empêche pas de s'enthousiasmer ?
De toute façon je n'ai pas vu la Callas à la Scala sous la direction de Giulini dans la production de Visconti, alors...
Alors je te souhaite un bon dimanche !
Très amicalement.
JC

jefopera@gmail.com a dit…

LOL ! C'est sur que la photo force un peu le trait....
On aime retrouver ce qu'on a aimé sans pour autant fermer sa porte à la nouveauté.... On doit pouvoir trouver des captations de Callas à la Scala, je vais regarder.
Excellent dimanche à toi aussi et merci pour tes commentaires fidèles
JF

Jean Claude Mazaud a dit…

Je voulais plaisanter avec la fameuse Traviata de 1955 (que tant de gens prétendaient avoir vue) : j'ai bien le cd mais le son est très mauvais, celle de Lisbonne avec Kraus est plus écoutable....
A bientôt !!

MartinJP a dit…

Il y a effectivement beaucoup de vanité et de ridicule chez les prétendus connaisseurs d'opéra ; il suffit de lire les commentaires sur les blogs ou juste de tendre l'oreille à ceux que l'on entend aux entractes et sorties de spectacle. Parfois, cette vanité tourne en violence, en méchanceté gratuite, et je me demande alors ce que ces gens font au spectacle alors qu'effectivement, ils feraient mieux de rester chez eux à se repasser leur CD ou leur DVD favori.

jefopera@gmail.com a dit…

Effectivement, il vaut mieux se boucher les oreilles aux entractes......

Henriopéra a dit…

Steve Jobs disait : "la plupart du temps, les gens ne savent pas ce qu'ils veulent avant qu'on le leur montre".

Et certains, à trop vouloir répondre aux desiderata des uns et des autres, passent à côté de l'essentiel.