dimanche 28 septembre 2014

Paysage avec figure absente

Helsinki - Monument à Sibelius - photo Jefopera
C'est ainsi qu'Alex Ross a intitulé le chapitre sur Jean Sibelius de son histoire de la musique au XXème siècle (The rest is noise).

Paysage avec figure absente, un titre un peu mystérieux, qui fait penser au tableau de Caspar David Friedrich, représentant un paysage immense, contemplé par un petit personnage vu de dos.

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La figure de Sibelius est extrêmement présente dans le paysage finlandais, au point que ses habitants déclarent plaisamment que leur pays (Suomi) est celui des trois S : Sibelius, sauna et sisu (courage, ténacité) !

A Helsinki, dans un parc qui longe la mer, on tombe nez à nez avec une drôle de sculpture. Un assemblage impressionnant de tuyaux d’acier (il y en aurait 580), construit en 1967 pour commémorer les 10 ans de la disparition du musicien.

En assemblant cette grosse chose de 10 tonnes, le sculpteur Eila Hiltunen a déclaré avoir tenté de représenter l’essence musicale de Sibelius. Il parait que lorsque le vent s’y engouffre, la tuyauterie chante d’étranges mélodies dont la beauté diaphane évoquerait les compositions du maître... En tout cas, elle se prête facilement aux photos insolites.

Né en 1865, très vite en proie à la dépression et l'alcoolisme, Sibelius a composé jusqu’au milieu des années 30, puis plus rien jusqu'en 1957, où il s'éteint à l’âge de 91 ans. 

Ses deux premières symphonies ont souvent été comparées à celles de Tchaïkovski, ce qui étonnait beaucoup Sibelius : je ne peux comprendre pourquoi mes symphonies sont si souvent comparées avec celles de Tchaïkovski. Les siennes sont très humaines, mais elles représentent le côté faible de la nature humaine. Les miennes le côté dur !

La nature humaine semble en effet souvent absente de cette musique qui peint un monde primitif, sans vie, dans lequel s’affrontent les éléments. D'où cette expression de "paysage avec figure absente". Une musique de glace, de granit et de vent, mais que vient souvent illuminer un soleil puissant et bienfaiteur.

Une musique qui n'est pas non plus toujours dénuée de vie, ainsi que l'écrit Alex Ross : plusieurs fois dans l’œuvre de Sibelius, l'exaltation des beautés de la nature cède la place à des angoisses incompréhensibles, qui semblent moins liées à l'obscurcissement du paysage alentour qu'à celui de la forêt intérieure qu'est notre âme.

En 1955, un certain René Leibowitz écrivit un virulent pamphlet contre Sibelius, qualifiant le compositeur finlandais de plus mauvais compositeur du monde. Pire, il l’accusa de façon sournoise d’antisémitisme et de collusion avec les nazis. Quelques années plus tard, il tenta de minimiser sa charge en avouant avoir voulu "plaisanter" et, ce qui est peut-être pire que tout, ne pas connaître l'œuvre de Sibelius mis à part quelques bribes.

L'histoire a fait justice aux deux : Sibelius est l'un des symphonistes les plus joués et enregistrés et plus personne ne parle de ce sinistre Leibowitz.

Au cours de la même année 1955, Karajan commença à graver les symphonies, d’abord chez EMI, puis chez DG. Jusqu’à la fin de sa carrière, il continua de les jouer au concert et de les enregistrer, certaines 3 ou 4 fois. Il avait un faible pour la sixième, une partition étrange, cristalline, aux harmonies modales archaïsantes, que Sibelius qualifiait de « pure eau froide ».


3 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Curieux monument (peut-être impressionnant en réalité ?).
Merci pour cet hommage à Sibelius...même si je dois avouer que comme le "sinistre Leibowitz" je ne connais que quelques bribes de son oeuvre.
A moi de jouer donc !
Serais-tu à Helsinki ??
Amitiés

jefopera@gmail.com a dit…

Non, c'était en juillet, et j'avais préparé quelques notes sur les compositeurs scandinaves que je remets au propre en ce moment, de retour (mouvementé) de Californie.

Bien amicalement

JF

MartinJP a dit…

Un peu austère quand même cette musique, surtout après votre belle évocation de Chopin et Bellini dont les mélodies sublimes n'avaient rien de minéral ou de froid. Mais les sensations sont sans doute différentes avec ces partitions....