mercredi 3 septembre 2014

Le tombeau de Bellini

Père Lachaise - monument à Bellini - photo Jefopera
Petite promenade au Père Lachaise, sur les tombes des musiciens. Je commence par la division 11, où l’on trouve Grétry, Boieldieu, Méhul et Cherubini. A côté, Pierné, Pleyel et Gossec. Les sépultures de Rossini et de Poulenc sont un peu plus loin, division 5 ; celles de Bizet et de Lalo à l’autre bout du cimetière.

La plupart sont mal entretenues et peu visitées. Ce qui n’est bien sûr pas le cas de celle de Chopin, toujours très entourée. La dalle est entièrement recouverte de plantes, de fleurs en pots et de petits vases contenant des bouquets. Je rejoins plusieurs jeunes Polonais dont le murmure ému couvre à peine le chant des oiseaux et le bruissement du vent dans les arbres. 

Un beau moment, malheureusement interrompu par l’arrivée tonitruante d’un groupe de mémères vulgaires, menées par un olibrius à grand chapeau vociférant des banalités. Je promets à Chopin de revenir le voir et me rapproche du monument voisin de Bellini.

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C’est en août 1833 que le jeune musicien sicilien arrive à Paris. Il a passé plusieurs mois à Londres où il a connu un grand succès avec Norma et La Somnambule. Sur l'initiative de Rossini, il se voit confier par le Théâtre-Italien la composition d’un nouvel opéra. Au mois de mai 1834, il s’installe à Puteaux, dans une villa proche de la Seine, et travaille sur Les Puritains. La première a lieu le 25 janvier 1835, c’est un triomphe. Dont le jeune homme ne profitera qu’à peine, emporté quelques mois plus tard par une tumeur intestinale. Il avait 33 ans.

Ses obsèques sont célébrées le 2 octobre 1835 dans l'église Saint-Louis des Invalides, en présence de membres de la famille royale et de très nombreuses personnalités. Rossini prend en charge le protocole d’une cérémonie solennelle et dirige les chœurs, orchestres et solistes de l'Opéra et du Théâtre-Italien. Précédé d'une formation de 120 musiciens et tambours, le cortège funèbre se dirige vers le cimetière du Père-Lachaise, où le jeune homme est inhumé. Le sculpteur Carlo Marochetti réalisera un peu après le mausolée que l’on peut encore voir.

Paris rendra une nouvelle fois hommage au compositeur sicilien, 30 ans plus tard, en donnant son nom à une rue du XVIème arrondissement.

En 1875, la dépouille de Bellini est exhumée, transportée à Catane et déposée dans la cathédrale. Sa médaille de la Légion d’Honneur est accrochée à la statue de Sainte-Agathe et le cercueil ayant servi à transporter sa dépouille installé dans la maison où il vécut -devenue le Musée Bellini de Catane.

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Bellini a vécu un peu moins que Mozart et un peu plus que Schubert. Comme eux deux, il avait le génie absolu de la mélodie.

Abandonnant progressivement les conventions de l'opéra du XVIIIe siècle, Bellini opère la synthèse de la tragédie lyrique (telle que Gluck et Cherubini en ont écrites) et du chant orné rossinien. En donnant vie et chair aux passions violentes, notamment de ses héroïnes, il donne naissance à l’opéra romantique italien, ouvrant toute grande la voie à Verdi.

L’écriture de Bellini se caractérise par de longues mélodies, d’une grande délicatesse. Dans ces phrases qui semblent ne vouloir jamais finir, l'ornement n’est plus seulement utilisé pour souligner les attaques ou marquer les cadences, comme au 18ème siècle, mais fait partie intégrante de la ligne mélodique : la mélodie ne peut plus se distinguer de l'ornement et l'ornement fait partie de la mélodie.

Par ailleurs, chez Bellini, le récitatif n’est plus une simple liaison mais un mode de traitement à part entière de l’action dramatique. Les formes closes traditionnelles deviennent poreuses et on sent percer la libération du chant. Dans ces longues mélodies qui lui tiraient des larmes, Wagner voyait le chant infini auquel il aspirait.

Il faut enfin tordre le coup à l’idée reçue sur la pauvreté de l’harmonie et de l’instrumentation de Bellini. Derrière une apparente simplicité, voulue et assumée afin de souligner et de servir la ligne mélodique, on remarque la présence de trouvailles harmoniques tout à fait inhabituelles pour l’époque. Les modulations qui enchaînent les diverses tonalités au cours d’une scène ou d’un acte revêtent une importance expressive qu’on ne mesure justement qu’en essayant de la modifier : ainsi Bizet, qui se mit un jour en tête de réorchestrer Norma, et s’arrêta au premier acte, s’apercevant qu’il détruisait l’œuvre.

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De nouveaux touristes s’approchent de la tombe de Chopin, des Américains cette fois. Mais personne ne tourne la tête pour jeter un regard à celle de son ami sicilien. Les deux musiciens se connaissaient en effet très bien, s’appréciaient mutuellement et se communiquaient souvent leurs compositions. Et ce n’est pas faire injure à Chopin que de souligner l’évidente parenté de ses longues mélodies avec celles de Bellini. Ce que Proust dit si bien du style de Chopin pouvant parfaitement s’appliquer à celui de Bellini :

les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu’atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément – d’un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier – vous frapper au cœur. (Du côté de chez Swann).


4 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Que dire ! J'ai lu avec émotion ton article...tu dis tout ce que j'aurais aimé pouvoir exprimer...
Magnifique et merci.
Très amicalement
JC

Jean Claude Mazaud a dit…

Extrait d'un livre d'Alexandre Dumas "capitaine ARENA " (retrouvé sur mon blog....)..Cette lettre je la lui avais vu écrire au coin de ma cheminée ; je me rappelai ses beaux cheveux blonds, ses yeux si doux, sa physionomie si mélancolique ; je l'entendais me parler ce français qu'il parlait si mal avec un si charmant accent ; je le voyais poser sa main sur ce papier : ce papier conservait son écriture, son nom ; ce papier était vivant et lui était mort ! Il y avait deux mois à peine qu'à Catane, sa patrie, j'avais vu son vieux père, heureux et fier comme on l'est à la veille d'un malheur. Il m'avait embrassé, ce vieillard, quand je lui avais dit que je connaissais son fils ; et ce fils était mort ! ce n'était pas possible. Si Bellini fût mort, il me semble que ces lignes eussent changé de couleur, que son nom se fût effacé ; que sais-je ! je rêvais, j'étais fou. Bellini ne pouvait pas être mort..."

jefopera@gmail.com a dit…

Merci beaucoup pour cette belle citation qui vient parfaitement ponctuer ce petit article, qui, j'en suis heureux, a répondu à ta commande.

Excellentes vacances.

JeF

MartinJP a dit…

Que dire après tout cela ? Sinon que Bellini et Chopin sont peut-être les plus beaux mélodistes, avec Mozart, de l'histoire de la musique.