mardi 22 juillet 2014

La symphonie de l'acier

Usine sidérurgique de Völklingen
Certaines pages de musique semblent avoir été écrites pour un lieu. Même si ce n’est pas du tout le cas.

Lorsqu’il y a quelques années, j’ai visité l’usine de Völklingen, près de Sarrebrück, j’ai tout de suite eu en tête une pièce orchestrale particulièrement originale, écrite par un compositeur de l’avant-garde russe des années 20, Alexandre Mossolov.

Dans Les Fonderies, morceau qui fait partie du ballet L'acier (on a vraiment quitté le Lac des cygnes), le compositeur, un peu comme Fernand Léger en peinture, s'est efforcé de traduire le mouvement du machinisme. C'est ce que l'on appelle le "style motorique", qu'on retrouve, entre autres, dans Pacific 231 d'Arthur Honegger et dans la deuxième symphonie de Prokofiev.

Accusé de « formalisme », crime dont la gravité extrême pouvait envoyer direct au goulag quand ce n’était pas au peloton d’exécution, Mossolov tomba en disgrâce dans les années 1930, fût exclu de l’Union des compositeurs soviétiques et disparût de la circulation. Et de lui, on ne connait guère plus que ces Fonderies qui valent bien leur pesant d’acier :



Un morceau qu’il faudrait un jour donner dans le cadre impressionnant de l’usine de Völklingen, qui fût, en 1994, le premier monument d’industrie lourde à être inscrit par l’UNESCO sur la liste du Patrimoine mondial.

Construite en 1883 par Carl Röchling, cette usine n’a cessé de grandir jusqu'en 1965, année durant laquelle on comptait plus de 17 000 personnes y travaillant.

En 1975, la crise mondiale de l'acier frappe de plein fouet les hauts fourneaux de Völklingen. Afin de moderniser et de rendre plus compétitive la production, une nouvelle installation de production d'acier est installée, en 1980, à proximité de l’usine historique. La fonte brute des hauts fourneaux est transformée en acier par un procédé à l'oxygène et les effectifs sont réduits. Tout cela ne suffit pourtant pas et, en 1986, les hauts fourneaux de Völklingen ferment définitivement leurs portes.

Le Conseil des ministres du Land de Sarre décide de conserver l'unité de production et de présenter un dossier de classement à l’UNESCO. Sage décision qui aboutit, huit ans plus tard, à l’inscription du site sur la liste du Patrimoine mondial.

De larges passerelles dédiées aux visiteurs remplacent aujourd’hui les chemins étroits autrefois empruntés par les ouvriers. D'immenses salles sont progressivement dépoussiérées et sécurisées et des couches de peinture avec « effet rouille » recouvrent par endroit la véritable corrosion des tuyaux. A 45 mètres d'altitude, le long d'un ensemble de six haut-fourneaux assez terrifiant, on a l’impression de se réveiller au milieu d’une scène des Temps modernes.

Depuis 1999, 80 millions d'euros ont été investis dans la cure de jouvence de l’usine. Et le succès est au rendez-vous, avec près de 3 millions de visiteurs.

Il faut dire que les gestionnaires du site ont su rendre l’endroit particulièrement attrayant. Très bien faite, la visite des installations suit un circuit pédagogique qui permet de comprendre le cycle complet de fabrication de l’acier. L’usine accueille également toute l’année des expositions de grande qualité et on peut même parfois aller y écouter du jazz.

Pour faire une visite complète des lieux, une grosse demi-journée est à peine suffisante. Surtout si l’on prend le temps d’aller au "paradis".

Le paradis, quelque part entre la cokerie et les hauts fourneaux, est un vaste terrain vague que personne n’est venu fouler pendant 25 ans et où la nature a repris ses droits d’une façon stupéfiante. On y trouve des variétés rares de plantes, de mousses et de fougères, vivant en parfaite symbiose avec les bâtiments industriels. Plusieurs espèces d’oiseaux protégées y ont élu domicile et avec un peu de chance, on peut y rencontrer des pinsons, des martin-pêcheurs, et même des rossignols, dont le chant, il faut le reconnaître, est infiniment plus agréable à l’oreille que celui des marteaux pilons et de la musique de Mossolov.

5 commentaires:

MartinJP a dit…

Je retrouve votre site avec plaisir et me prépare à une matinée entière de lecture et d'écoute instructive.
En commençant par un gros coup de massue sur la tête avec cette drôle de musique, enfin, si on peut encore appeler cela de la musique...

Anonyme a dit…

Boum Boum Boum Boum

jefopera@gmail.com a dit…

Après l'effet de curiosité de départ, on n'y revient pas, effectivement....

jefopera@gmail.com a dit…

Après l'effet de curiosité de départ, on n'y revient pas, effectivement....

Jean Claude Mazaud a dit…

"Terrifiant !" ainsi j'avais qualifié la photo de l'aciérie figurant sur Facebook...
Le qualificatif pourrait presque s'appliquer à l'extrait de la symphonie de l'acier...
Disons plutôt que je suis perplexe, dépassé.
Ceci n'enlève rien à l'intérêt de ton article.
A bientôt.
JC