samedi 14 juin 2014

Platée, Ali Baba et la mise en scène

Opéra Comique
Emporté par mon tour du monde en musique, je n'ai pas trouvé le temps de faire les petits billets d'impressions que je rédige en général à l'issue des opéras et des concerts auxquels j'assiste.

Laisser passer quelques mois peut néanmoins s'avérer utile. Le constat à chaud peut ainsi laisser place à une réflexion plus objective, davantage aboutie, et parfois plus originale lorsque les angles d'analyse habituels se déplacent, à la faveur des semaines ou des mois écoulés.

Ces considérations liminaires pour évoquer deux représentations données récemment à la Salle Favart : Platée de Jean-Philippe Rameau et Ali Baba de Charles Lecoq.

Platée, "ballet bouffon" créé le 31 mars 1745 à Versailles, à l'occasion du mariage du fils de Louis XV avec l'Infante Maria-Teresia, est l'un des opéras les plus souvent donnés de Rameau. Oeuvre impertinente, dans laquelle il a dû être difficile de ne pas percevoir, dans le personnage de la vilaine nymphe batracienne, une allusion directe à la laideur de la pauvre Maria-Teresia.

Ali Baba, opéra comique de Charles Lecocq, créé le 11 novembre 1887 au Théâtre Alhambra de Bruxelles, reprend quant à lui assez fidèlement l'intrigue du célèbre conte des mille et une nuits.

Deux représentations d'une excellente qualité musicale, tant sur scène que dans la fosse, mais illustrant chacune une conception différente de la mise en scène. Rappelons juste qu'à l'opéra, contrairement au cinéma, l'idée de mise en scène implique tout ce qui n'est pas musical, à savoir le jeu d'acteurs, les décors, les costumes et les lumières. Parler de "production scénique" serait, pour ces raisons, plus juste. Mais bon, restons sur cette expression de "mise en scène".

Robert Carsen a déplacé Platée dans le milieu de la mode. Sur scène, les gloires sont toutes au rendez-vous, et le public, d'emblée conquis, s'amuse à les reconnaître : regarde, c'est Jean-Paul Gaultier ! Tiens voilà Vivienne Westwood, et Saint-Laurent ! Mais c'est John Galliano !

L'apparition de Karl Lagerfeld en Jupiter -plus exactement de Jupiter en Karl Lagerfeld- fût un moment aussi inoubliable que l'entrée en scène de la Folie sous les traits de Lady Gaga. Et au milieu de tout cela, cette pauvre Platée, travesti replet aux grands pieds, livré aux cruautés d'un milieu dont le ridicule et la vanité n'ont d'égale que la cruauté.

On s'amuse beaucoup, tout fonctionne à merveille et les trois heures de spectacle passent comme un coup de vent. 




Pour Ali Baba, Arnaud Meunier a également utilisé la transposition, déplaçant le souk des mille et une nuits dans un supermarché un peu tartignolle, équipé d'escalators et de panneaux criards. Décor pas très réussi dans lequel évolue le héros, déguisé en balayeur immigré. 

Contrairement à Platée, la mayonnaise ne prend pas.

Peut-être, déjà, parce que le livret abonde d'expressions orientales, notamment de nombreuses références à Allah et au Prophète, qui sonnent faux dans la bouche de personnages banals, au milieu de décors qui n'ont pas grand chose à voir avec le cadre imaginaire des Mille et une nuits. C'est là tout le problème de ces transpositions temporelles ou géographiques, dans l'esprit du Regietheater, qui obligent le spectateur à intégrer un niveau supplémentaire de représentation ou de lecture. Et la plupart du temps à s'ennuyer ferme, ce qui est quand même un comble à l'Opéra comique.

Ce qui permet de penser que, lorsqu'il s'agit de mythologie ou de légendes, on peut, et sans doute même on doit, se permettre beaucoup de fantaisie mais qu'à l'inverse, on ne peut faire n'importe quoi quand le livret place l'action dans un contexte historique ou géographique précis.

Une oeuvre aussi légère et pétillante qu'Ali Baba aurait pu, me semble-t-il, être installée dans un Orient de fantaisie, coloré et amusant. Il aurait sans doute fallu assumer une approche "total kitsch" finalement beaucoup plus courageuse que la vision en eau tiède proposée. Approche toutefois rejetée par le metteur en scène, qui a déclaré à la presse que dans cet opéra, il ne fallait surtout pas verser dans le kitsch. Sans d'ailleurs en donner les raisons. Pour la bonne raison qu'il n'y a pas de raisons.

Si l'on ajoute à cela un jeu d'acteurs souvent mollasson et peinant à mettre en valeur les effets comiques, les trois heures de spectacle m'ont paru un peu longues. Dommage.


4 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Peut-être que j'aurais la chance de voir ces spectacles sur les chaînes musicales.
Allons je te cherche noise sur les mises en scène au cinéma : le réalisateur est vraiment l'auteur d'un film....le direction d'acteurs est entièrement de son ressort. Et s'il n'exécute pas personnellement les costumes et les décors, les lumières, c'est bien lui qui a le dernier mot...de plus il n'a pas de chef d'orchestre en face de lui.
Ceci dit, je pense aussi que le terme de production serait mieux approprie !
De ma résidence vénitienne, je te souhaite un bon dimanche .
Le coupeur de cheveux en quatre te souhaite un bon dimanche et te salue amicalement

jefopera@gmail.com a dit…

C'est bien noté ! merci pour cette précision tout à fait utile et excellent séjour à Venise (quel chanceux !).
Bien amicalement
JF

MartinJP a dit…

La place du metteur en scène à l'opéra est un sujet infini...
Il semble que l'on soit quand même un peu revenu des délires années 70, Regietheater, Mortier et compagnie.... enfin je l'espère

jefopera@gmail.com a dit…

Il faut en effet l'espérer. Et heureusement qu'il y a Mezzo et les retransmissions au cinéma...