jeudi 1 mai 2014

Le Désert (Un tour du monde en musique 11 / 14)

Avant de traverser l'Atlantique, une pose spirituelle dans le désert, en compagnie d'un musicien encore une fois bien oublié, mais qui fût en son temps aussi célèbre que Berlioz et Bizet : Félicien David.

Né en 1810 à Saint-Germain-en Laye, orphelin de père, le jeune Félicien s'initie à la musique dans les chorales paroissiales. Mais, pour gagner sa vie, il est obligé de travailler comme clerc d'avoué. Triste prison pour un jeune homme au tempérament idéaliste et fougueux. 

N'en pouvant plus des paperasses et des prétoires, il envoie tout balader l'année de ses 20 ans pour rejoindre le mouvement des Saint-Simoniens, et en devient assez vite une sorte de compositeur officiel.

Deux ans plus tard, la secte est dissoute et son gourou, le père Enfantin, jeté en prison. Contraint à l'exil, Félicien prend le premier bateau pour Le Caire, avec l'idée de faire connaître aux Égyptiens les joies du saint-simonisme. Mais, comme bien d'autres, avant et après lui, il voit s'évanouir ses ambitions et ses ardeurs missionnaires dans les ondulations des danseuses du ventre, les vapeurs de narguilé et les mélopées envoûtantes de la musique égyptienne.

David restera trois ans au Caire et en profitera pour visiter la Syrie et la Palestine, avant de rentrer en France, chassé par une épidémie. 

Profondément marqué par ce voyage, il deviendra l'initiateur de l'orientalisme musical, influençant la plupart de ses collègues musiciens, Berlioz bien sûr, mais aussi Delibes (Lakmé), Bizet (Les Pêcheurs de perles), Saint-Saëns (dernier concerto pour piano dit l'égyptien, Samson et Dalila) et Massenet (Le Roi de Lahore, Hérodiade, Thaïs, etc.).

Il est lui-même l'auteur de quatre opéras, dont le nom délicieux rend encore plus cruelle la disparition du répertoire : La Perle du Brésil, Herculanum, Lalla-Roukh et Le Saphir. Ils connurent tous le succès, certains même un vrai triomphe. A quand leur résurrection à la Salle Favart ?

Félicien David inventa aussi un genre, qui nous occupe aujourd'hui avec Le Désert mais qui n'a pas connu une grande postérité : l'ode symphonie. C'est un mélange d'oratorio et de mélodrame avec intervention d’un récitant. Le principe en avait déjà été expérimenté par Benda, à la fin du XVIIIe siècle, puis repris dans l’opéra pré-romantique dès Ariodante de Méhul et Fidelio de Beethoven. Mais David lui confère un pouvoir dramatique différent, en offrant à voir avec les oreilles l’immensité d’un désert aride.

Dès sa création, en 1844, Le Désert connaît un immense succès. La presse s'enflamme, Berlioz crie au génie. Théophile Gautier, dans son Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, écrit :

Jamais peut-être il n'y eut d'exemple d'un succès pareil ! Chacun était venu presque à regret, en s'arrachant avec peine du coin du feu en se disant: « Encore un concert! » Jugez de la surprise! D'abord, on ne voulut pas y croire; mais bientôt les spectateurs, subjugués, entraînés, transportés, des applaudissements et des bravos ont passé aux cris, aux acclamations forcenées; les pieds, les mains, les cannes, tout se mettait de la partie; on voulait faire répéter chaque morceau, chaque note, la symphonie toute entière.

C’était de la rage, du délire. L’enthousiasme, à son comble, avait gagné les exécutants, qui abandonnaient leurs instruments pour applaudir. Chose honorable à dire pour cette pauvre espèce humaine tant calomniée, devant un tel succès, devant une telle oeuvre, toute rivalité, toute jalousie avaient disparu. Les compositeurs avaient les yeux pleins de ces nobles larmes de l'âme que le beau seul fait jaillir; les plus émus, les plus enivrés étaient ceux qui perdaient le plus à l'avènement du jeune symphoniste.

Le Désert, qui dure une petite heure, se compose de trois parties, chacune divisée en séquences au contenu descriptif précis.

1 - Entrée au désert, chant du désert et glorification d'Allah, apparition de la caravane, marche de la caravane, tempête, le calme renaît et la caravane reprend sa marche ;

2 - Etoile de Vénus, hymne à la nuit, fantaisie arabe, danse des almées, liberté au désert et rêverie du soir ;

3 - Lever du soleil, chant du muezzin, la caravane reprend sa marche, elle disparaît au loin, chant du désert et glorification d'Allah.

A Venise, le Palazetto Bru-Zane, dont on ne saluera jamais assez la qualité des initiatives, rend en ce moment hommage à Félicien David, à travers un Festival qui lui est entièrement consacré. Il a commencé en avril et se déroule jusqu'au 17 mai :

3 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Rien à voir bien sur avec "Déserts" de Edgar Varese (et sa "scandaleuse" création en 1954 dont je me souviens - et oui ! - ).
Je n'ai jamais entendu parler de Félicien David !
Voila qui est fait et bien : Merci à toi.
Un excellent long week-end

MartinJP a dit…

Ca a quand même l'air un peu kitsch et passablement ennuyeux, n'en déplaise à Berlioz. Les Déserts évoqués par Jean-Claude sont plus décoiffants !

jefopera@gmail.com a dit…

Suis assez d'accord. je l'ai écouté en entier et ai eu du mal à me concentrer : remplissage, longueur, manque d'inspiration mélodique, harmonie pas très intéressante, bref, on comprend pourquoi la partition est tombée aux oubliettes.

Toujours étonné par le succès qu'ont pu rencontrer certaines oeuvres qui nous paraissent aujourd'hui faibles et ennuyeuses.

On pourrait citer dans le même genre l'exemple d'Alkan, que certains ont voulu placer au même niveau que Chopin et Liszt, mais dont la musique terne et fabriquée m'a toujours profondément ennuyé.