dimanche 16 mars 2014

Concertos en quintettes

Les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu’atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément – d’un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier –  vous frapper au cœur (Du côté de chez Swann).

Proust pensait peut-être plus aux Nocturnes qu'aux concertos en écrivant cette phrase, mais elle exprime avec tant de justesse l'art de Chopin que je n'ai pu résister au plaisir de commencer cet article en la citant.
Les concertos pour piano, deux superbes partitions que je connais bien et ai beaucoup écoutées, mais dont j'ignorais les transcriptions pour piano et quintette à cordes, jusqu'au concert donné il y a quelques semaines au Goethe Institut par la pianiste Hortense Cartier-Bresson, qui présentait son récent enregistrement.
La transcription du concerto en mi mineur est jouée pour la première fois en février 1832 dans les salons Pleyel, avec Chopin au piano et le Quatuor Baillot. L'année d'après, une deuxième "réduction" est publiée, cette fois avec quintette à cordes (deux violons, alto, violoncelle et contrebasse). Le second concerto, en fa mineur, devra attendre 1836 pour être à son tour transposé et publié par un éditeur de Leipzig.

Regardées de haut par les puristes, ces transpositions n'ont pourtant longtemps choqué personne, à commencer par les compositeurs eux-mêmes. Ce qui permet de rappeler que du 18ème au début du 20ème siècle, en l'absence de tout moyen de reproduction sonore, la musique symphonique ne pouvait s'introduire que de cette façon dans les foyers et les salons. Et assurer ainsi la promotion et la fortune des compositeurs.

Dans ce très bel enregistrement, Hortense Cartier-Bresson est accompagnée de Pierre Fouchenneret et Julien Gernay (violons), Pablo Schatzmann (alto), Maja Bogdanovitch (violoncelle) et Eckhard Rudolph (contrebasse).

Elle présente ainsi les deux transpositions :

Si la beauté et la richesse d'invention de ces deux concertos écrits par un tout jeune homme - Chopin avait tout juste vingt ans quand il les a composés - n'est plus à démontrer, la transcription pour quintette à cordes et piano proposée dans cet enregistrement permet de les entendre sous un jour différent.

Bien que ces concertos aient une réelle dimension de virtuosité et de bravoure, ils révèlent aussi une facette plus intime mise en relief par cette version proche de la musique de chambre. La force de la musique de Chopin ne réside pas dans la puissance sonore seule, mais dans cet alliage tout à fait particulier entre noblesse, fierté, héroïsme, et une intimité pleine de charme, proche de la confidence, d'une vraie dimension poétique.

Cette version pour quintette à cordes avec piano a aussi le mérite d'offrir une grande lisibilité de la partition. Chopin est un maître incontesté de l'ornementation, mais également de l'art des fils invisibles - contrepoint caché - qui relient les notes entre elles. Dans cette version, l'équilibre entre les instruments se fait tout naturellement pour souligner le raffinement d'écriture et les contre-chants si chers à Chopin. de plus, comme chaque instrument est soliste, cela implique une vraie complicité entre les musiciens et facilite la liberté du discours musical.

2 commentaires:

MartinJP a dit…

Juste dommage que vous n'ayez pas joint de lien Youtube pour découvrir cette version (mais peut-être cela n'est-il pas disponible).
Mais que ces concertos sont beaux !

jefopera@gmail.com a dit…

J'aurai pu le faire, mais les extraits présents sur Youtube sont joués par d'autres artistes, et je ne trouvai pas cela forcément très élégant.....