jeudi 13 février 2014

Vers la grotte de Fingal

















 


C'est en voyant à la télévision, semaine après semaine, ces images de vagues gigantesques déferlant sur les côtes atlantiques, emportant des dunes et parfois dévastant tout, qu'il m'est revenu un souvenir lointain mais toujours vif lié à un voyage en Ecosse.

Pas n'importe lequel, le premier voyage. Je venais d'avoir le bac et mes parents m'avaient autorisé -je n'avais pas 18 ans- à partir avec une bande de copains visiter l'Ecosse. Ce n'était pas très loin et on y allait à l'époque en autocar, avec traversée de la Manche en pleine nuit (nausées garanties). Ce n'était pas non plus très cher, notamment grâce à un excellent réseau d'auberges de jeunesse, qu'il fallait toutefois réserver à l'avance car le mois de juillet était très touristique et les places comptées. Comme le téléphone n'était pas commode et qu'Internet n'existait pas, tout cela se passait par courrier, ce qui supposait de préparer le voyage plusieurs mois à l'avance.

En construisant le circuit, nous avions bien sûr prévu la visite d'Edimburg, du Loch Ness et de quelques châteaux hantés. L'ascension du Ben Nevis et quelques jours aux Hébrides étaient également au programme.

J'avais obtenu de mes camarades, un peu sceptiques, de faire un crochet par Oban, une charmante petite ville maritime, connue par son excellent whisky. Avec en tête une idée bien précise qui n'avait pas grand chose à voir avec le whisky : celle de rendre visite à une oeuvre musicale. Enfin, plus exactement, au site naturel exceptionnel qui avait inspiré à Mendelssohn son ouverture Les Hébrides (Fingal's cave).

Là aussi, comme pour les nuits dans les auberges, il avait fallu s'y prendre longtemps à l'avance, et ce qui aujourd'hui se ferait sans doute en deux clics avait demandé plusieurs mois de préparation. Il avait d'abord fallu trouver les coordonnées d'une agence de tourisme locale qui organisait l'excursion, puis lui écrire pour lui demander d'envoyer, par retour du courrier, les dates et les conditions. Une fois celles-ci reçues, quelques semaines après, lui écrire une seconde fois pour réserver des places sur le bateau, en pré-payant à l'aide de "coupons réponse internationaux", des espèces de vignettes qu'on allait acheter à La Poste, et qui me paraissent aujourd'hui aussi antiques que les anciens francs ou le pneumatique.

Cela avait pris au moins trois mois mais j'avais fini par recevoir mes vouchers, accompagnés d'une petite note de l'agence prévenant que l'excursion pouvait être annulée à toute moment en fonction des conditions météorologiques. Sur la façade ouest de l'Ecosse, personne ne peut garantir la clémence des éléments.

Mais tout s'est très bien passé. La mer fût finalement calme, le voyage heureux et les orages ne se sont pas levés.

En 1829, Félix Mendelssohn a 20 ans lorsqu'il entame un long périple en Europe, au cours duquel il trouvera l'inspiration pour certaines de ses œuvres les plus connues, notamment la 4ème symphonie "italienne", la 3ème symphonie "écossaise" et l'ouverture Les Hébrides.

Voyageur enthousiaste, Mendelssohn découvre les paysages grandioses d'Ecosse et s'émerveille face aux chutes d'eau, vallées, forêts, landes sauvages, panoramas brumeux et falaises escarpées. Au début du mois d'août, avec son compagnon de voyage, Karl Klingemann, un jeune diplomate et poète allemand, ils atteignent la côte ouest et s'embarquent à destination des Hébrides, un archipel d'environ 500 îles pittoresques et accidentées où la plupart des gens parlent le gaélique et vivent encore de l'élevage de vaches et de moutons, continuant à tisser le tweed et à cultiver l'orge, l'avoine et les pommes de terre. 

La plus connue des îles est Skye, mais c'est l'île de Staffa qui fait la plus grande impression sur le jeune Mendelssohn. La mer y a façonné une vaste caverne qui porte le nom d'un guerrier celte, Fingal. Ses dimensions sont impressionnantes : 75 mètres de profondeur, 22 mètres de haut. Le sol de la grotte est inondé par la mer et le long des parois se dressent d'énormes piliers de basalte, coulées de lave figées en formes géométriques parfaites, qui firent dire à Klingemann que l'endroit ressemblait à l'intérieur d'un orgue immense qui se dresse solitaire, noir, sonore et totalement inutile, envahi par la grisaille de l'océan

Cathédrale de pierre où les vagues s'engouffrent en produisant un écho terrifiant, la grotte de Fingal fît également une forte impression sur Jules Verne, qui décrivit, dans Le Rayon Vert, cette vaste caverne, avec ses ombres mystérieuses, ses chambres noires couvertes d’algues et ses merveilleux piliers en basalte.

Perfectionniste, Mendelssohn révise plusieurs fois l'ouverture, dont la composition s'étale sur plusieurs années. En 1832, alors qu'il est à Paris, il écrit à sa sœur Fanny : Je ne puis donner Les Hébrides ici car je ne les considère pas comme terminées. Tout le développement sent davantage le contrepoint que les mouettes et la morue salée alors que ce devrait être le contraire

Finalement achevée, l'ouverture rencontre un très grand succès. Wagner, plutôt avare de compliments sur la musique des autres et en particulier sur celle de Mendelssohn, la compare à une aquarelle pleine d'imagination et de délicatesse, présentée avec un art consommé.

Les Hébrides ne suit pas un programme précis mais peint en musique les émotions ressenties au cours du voyage et les impressions nées de la visite de la grotte. Le compositeur y développe deux idées musicales principales, une sorte de mouvement de clapotis puis une longue mélodie, jouée par les cordes basses et les bois, que le musicologue Donald Tovey estimait être la plus belle mélodie jamais écrite par Mendelssohn. Et quand Claudio Abbado la dirige....



6 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Superbe article : tu évoques avec bonheur ton souvenir de voyage en Ecosse...C'est très beau.
Je n'ai pas eu la chance d'aller vers la grotte de Fingal...
Cependant l'ouverture de Mendelssohn fait partie de mes premières émotions musicales !
Souvenir, souvenir.
Bien amicalement

Valentin a dit…

J'aime bien cette idée de "rendre visite à une oeuvre musicale". La prochaine fois, emmenez-nous voir Les Pins et les Fontaines de Rome, faire une croisière sur la Moldau ou chevaucher dans Les Steppes de l'Asie centrale !

Anonyme a dit…

Wonderful !

jefopera@gmail.com a dit…

A Valentin :
Merci pour vos commentaires toujours intéressants ; ils ne me dérangent pas, bien au contraire ! N'hésitez pas à me faire des suggestions ou à me manifester votre désaccord, le dialogue est toujours constructif.
En tout cas je retiens d'ores et déjà votre idée sur les poèmes symphoniques "touristiques" et ai déjà commencé un article sur le sujet.
Bien cordialement
JeF

MartinJP a dit…

Superbe !

Jean-Laurent Julieno a dit…

Sublime !!!