mercredi 5 février 2014

Brokeback Mountain, l'opéra

Il est évidemment embarrassant, et certainement critiquable, de parler d'un opéra que l'on n'a découvert que par quelques maigres extraits. Mais il paraît en même temps impossible de passer à côté de la création de Brokeback Mountain, le 28 janvier dernier, au Teatro Real de Madrid.

Création très attendue, dans un climat politique pour le moins pesant des deux côtés des Pyrénées. Alors que l'Espagne adoptait une des lois les plus rétrogrades du monde civilisé en matière de droit des femmes à l'avortement, à Paris, des hordes fascistes et des troupeaux de bigots faisaient céder le pouvoir sur les dossiers PMA et GPA. 

Je ne sais pas si c'est l'air humide et glacé de Sotchi qui souffle sur notre vieille Europe mais le printemps qui s'annonce a de forts relents de moisi.

La première de Brokeback Mountain allait donc bien au-delà de l'événement artistique, ce qu'a parfaitement reconnu Gérard Mortier, à l'origine du projet.

Lorsqu'il a appris, il y a quelques années, que le compositeur américain Charles Wuorinen travaillait, en collaboration directe avec Annie Proulx, sur Brokeback Mountain, Mortier lui a proposé de le produire au New York City Opera, dont il était alors pressenti directeur (avant de démissionner en 2009 et de venir au Teatro real de Madrid, d'où il a été mis à pied en septembre 2013...). Un homme de caractère dont le public de l'Opéra de Paris garde un souvenir, disons, contrasté.

En regardant avec attention les comptes rendus de presse, j'ai constaté une quasi unanimité dans les appréciations, ce qui n'est pas si fréquent. 

Si le projet même de cet opéra, le livret, la mise en scène et les performances des chanteurs recueillent beaucoup d'enthousiasme, la musique semble avoir rebuté tout le monde. Ce qui est quand même gênant à l'opéra.

Marie-Aude Roux, écrit, dans Le Monde : La musique atonale et postsérielle de Charles Wuorinen, à fuir toute tentation sentimentale ou romantisme à la Puccini (compositeur détesté par Mortier) se targue d'atteindre à la puissance tragique et universelle d'un Tristan et Isolde. Elle oublie que Wagner ne perd jamais de vue l'expression.

Emmanuel Dupuy, sur le site Diapasonmag, est encore plus explicite :

Toutes les conditions du chef-d’œuvre semblaient donc réunies. Toutes, sauf la musique. Charles Wuorinen (né en 1938) s’inscrit sans conteste dans la descendance des atonaux. Son vocabulaire est certes libéré des trop stricts préceptes sériels, mais il garde une aridité, qui, vu le sujet, frise souvent le contresens. La science des alliages de timbres ne fait pas tout, il y a quelque chose de décidément trop urbain dans cette manière, rien qui n’évoque le pouvoir magique de la nature et des vastes paysages montagneux. Et cet orchestre traité en micro structures – sous la battue précise de Titus Engel –, où aucun thème ne se développe, n’accroche jamais l’oreille. 

Surtout, l’écriture vocale se résume à un sempiternel sprechgesang, d’une monotonie tuante. Seules les dernières scènes, quand Ennis apprend la mort de Jack, s’autorisent de discrets épanchements, sans que l’on puisse encore parler de mélodie. Le grand monologue conclusif au cours duquel il clame – trop tard – le seul amour se sa vie, donnait pourtant matière à un grand air fabuleux.

Du coup, les interprètes n’en ont que plus de mérite. A commencer par Daniel Okulitch (Ennis), baryton bien planté, timbre en gloire et legato royal, à qui Tom Randle (Jack) offre la plus amoureuse réplique, de son ténor toujours généreux, le cœur sur les lèvres. Les dames n’ont pas le beau rôle, mais Heather Buck (Alma, épouse d’Ennis) et Hannah Esther Minutillo (Lureen, celle de Jack) font bien plus qu’assurer, avec une dignité qui impose le respect. Lauriers aussi pour Jane Henschel (la mère de Jack) qui se mue en monument de bonté lorsqu’Ennis vient se recueillir dans la chambre d’enfance de son amant décédé.

Les modestes extraits que j'ai écoutés confirment malheureusement ces points de vue et invitent à partager le rêve du chroniqueur de Diapasonmag : on garde le livret, la mise en scène, les chanteurs et… on demande à John Adams de réécrire la partition.

Finalement, c'est ce que Rossini a fait du Barbier de Séville de Paisiello, et on n'y a pas perdu au change.

5 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Attendons donc pour voir (et entendre) une diffusion éventuelle de "Brokeback Moutain" sur une chaîne musicale..
On peut toujours (re)lire la superbe et sobre nouvelle qui figure dans le recueil "Les pieds dans la boue" de Annie Proulx qui a donc participé à l'élaboration du livret de l'opéra...
On peut aussi (re)voir le film très émouvant (2005) de Ang Lee avec deux acteurs épatants (Heath Ledger et Jake Gyllenhaal) dans cette histoire d'amour brisée par l'intolérance...
Bien amicalement.

Valentin a dit…

Quand sortira-t-on de ces affreux grincements sériels, post-sériels, bouléziens ou que sais-je encore ?
Et Adams n'aurait sans doute pas fait mieux. Boring boring music.....

MartinJP a dit…

Tout ne me semble que cris, grincements, dissonances. Pour peindre une histoire d'amour, même tragique (mais elles le sont toutes), je ne comprends vraiment pas et ai bien peur que Adams ne me fasse pas plus d'effet que Wuorinen.
Cherchons encore alors, mais peut-être du côté d'Hollywood, y a-t-il un compositeur talentueux, mélodique, qui puisse encore écrire de vrais opéras ?

jefopera@gmail.com a dit…

Ce n'est évidemment pas avec ce genre de couinements que l'on va attirer les foules à l'opéra. C'est inaudible, laid et prétentieux.... ou comment gacher un beau sujet par du dogmatisme musical.

Anonyme a dit…

Ca peut etre cool sauf la musique