samedi 21 décembre 2013

Le Théâtre des Champs-Elysées fête ses cent ans

Le Théâtre des Champs-Elysées vient de fêter cette année ses cent ans.

La semaine dernière, guidé par une conférencière passionnante, j’ai eu la chance d’en faire une visite complète. Ce qui m'a donné l'idée, pour terminer cette année 2013 et saluer ce lieu unique, de dire quelques mots de l'événement fondateur de l'histoire du théâtre, la création, le 29 juin 1913, du Sacre du printemps.


Cas assez rare dans l'histoire du spectacle, le théâtre est dû à la volonté d’un seul homme, Gabriel Astruc qui, à l’orée du XXe siècle, parvint à réaliser son rêve en édifiant un lieu qu'il voulait unique, tant par son apparence que par sa programmation. 

L’architecture et la décoration furent confiées aux frères Perret, à Maurice Denis et Antoine Bourdelle. La programmation, différente de celle des autres salles de spectacle de Paris, devait faire place à tous les genres musicaux, de l’opéra au ballet, du répertoire symphonique à la musique de chambre, dans un esprit d'excellence et de modernité.

Cette ambition, Gabriel Astruc la réalisa et s’y ruina. Mais comme il l’a écrit dans ses mémoires : je ne regrette pas ma folie, puisque de ma ruine sortit le Sacre du printemps.

Le 29 juin 1013, la création du Sacre peut être en effet considérée comme l’événement fondateur de l'histoire du Théâtre des Champs-Elysées, et sans doute aussi, d'une façon plus générale, de la modernité en musique.

Le scandale est terrible.

Les premières manifestations de mécontentement parviennent des loges de premier balcon, domaine réservé de la grande bourgeoisie. Installés dans les galeries du haut, les artistes répliquent immédiatement, transformant le théâtre en une scène de la lutte des classes. Déchaîné, le compositeur Florent Schmitt hurle : taisez-vous les garces du seizième !

La vacarme devient tel que plus personne n'entend la musique, à commencer par les danseurs. Depuis les coulisses, Nijinski essaie de sauver les meubles et marque les temps en hurlant du plus fort qu'il peut. Les cris d'animaux et les insultes fusent, les chapeaux volent et les cannes se lèvent. Installée au premier rang, la vieille mère de Nijinski, venue de Russie pour l’événement, perd connaissance.

Le lendemain, la presse se déchaîne contre ce qu'elle appelle "une cacophonie insupportable". Quasiment seul, le critique et musicologue Emile Vuillermoz écrit : On n’analyse pas Le Sacre du printemps : on le subit, avec horreur ou volupté, selon son tempérament. Toutes les femmes n’accueillent pas de la même façon les derniers outrages. La musique les accueille sans déplaisir… 

Après huit représentations, Le Sacre est retiré de l’affiche... avant de devenir l’une des partitions les plus souvent jouées et dansées et même sans doute, celle qui a inspiré le plus grand nombre de chorégraphes depuis un siècle.

Cocteau saisit de suite son génie : Toute réflexion faite, Le Sacre est encore une "oeuvre fauve", une oeuvre fauve organisée. Gauguin et Matisse s'inclinent devant lui. Mais si le retard de la musique sur la peinture empêchait nécessairement Le Sacre d'être en coïncidence avec d'autres inquiétudes, il n'en apportait pas moins une dynamite indispensable...

...Telle quelle, l'oeuvre était et reste un chef-d'oeuvre ; symphonie empreinte d'une tristesse sauvage, de terre en gésine, bruits de ferme et de camp, petites mélodies qui arrivent du fonds des siècles, halètement de bétail, secousses profondes, géorgiques de préhistoire

(Le coq et l'arlequin, notes autour de la musique, Stock)

Et raconte sa première :

La salle joua le rôle qu'elle devait jouer ; elle se révolta tout de suite. On rit, conspua, siffla, imita les cris d'animaux, et peut-être se serait-on lassé, à la longue, si la foule des esthètes et quelques musiciens, emportés par leur zèle excessif, n'eussent insulté, bousculé même, le public des loges. Le vacarme dégénéra en lutte.

Debout dans sa loge, son diadème de travers, la vieille comtesse de Pourtalès brandissait son éventail, et criait tout rouge : "C'est la première fois depuis soixante ans qu'on ose se moquer de moi". La brave dame était sincère ; elle croyait à une mystification.



6 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

100 ans donc pour ce beau théatre !
Merci de nous avoir rappelé et fait revivre la fameuse soirée de la création du Sacre..
De telle réactions passionnées seraient-elles possibles de nos jours ?
Je te souhaite un bon week-end et un joyeux Noël.
Amicalement.

jefopera@gmail.com a dit…

Merci beaucoup, joyeux Noël également !

Valentin a dit…

Le film ne m'a pas laissé un grand souvenir, juste celui que vous évoquez sur la première du Sacre. Comme M. Mazaud, j'imagine mal de nos jours une telle polémique à propos d'un ballet (à moins que ce soit complètement trash ou pire, politiquement incorrect). Mais de la musique, tout le monde se fiche éperdument, et en ce début de 21ème siècle, où sont les compositeurs capables de rivaliser avec des génies comme Stravinsky ?

jefopera@gmail.com a dit…

Depuis la mort de Stravinsky, effectivement, rien de neuf sous le soleil, de l'ennui, de l'ennui, des grincements, des dissonances, des cris, de la laideur à tous les étages... Et tant pis si je passe pour un vieux scrogneugneu !

MartinJP a dit…

Le spectacle était donc autant dans la salle que sur scène. Effectivement, je me demande quel spectacle pourrait aujourd'hui déclencher une telle polémique tout en ayant un embryon de réponse, malheureusement plus tragique : les barbus de tout poil qui font la loi ayant plutot pour mode opératoire la bombe et le crime que les noms d'oiseaux et le tapage potache.
Beaucoup d'exemples, dont l'Idoménée monté il y a plusieurs années en Allemagne et annulé face aux menaces d'attentats islamistes.
Autres temps autres moeurs, mais il ne me semble pas que nous allions dans le bon sens.

jefopera@gmail.com a dit…

Et Fazil Say, emprisonné pour "blasphème" au XXIème siècle.... vivement la Turquie dans l'Unions européenne....