vendredi 15 novembre 2013

Parade (Cocteau et la musique 2 / 7)

C’est en juin 1912 que Cocteau participe pour la première fois à l'aventure des Ballets Russes. Il écrit l’argument du Dieu bleu, sur lequel Reynaldo Hahn compose la musique, Léon Bakst dessine les costumes et Michel Fokine créé une chorégraphie inspirée de danses siamoises et indiennes. 

La première a lieu en juin 1912 au Théâtre des Champs-Elysées mais c’est un échec : les critiques saluent l’interprétation merveilleuse de Nijinski mais trouvent la musique et le livret assez fades et l'inspiration orientaliste désuète.

Deux années passent, la guerre éclate. Réformé du service militaire, Cocteau, comme l’a fait Ravel, s’engage comme ambulancier avec un convoi sanitaire civil. Adopté par un régiment de fusiliers marins, il vit à Dixmude, vole avec Roland Garros mais est rapidement démobilisé pour raisons de santé. Il rejoint Paris et reprend ses activités artistiques.

A la demande de Diaghilev, il se remet à l’ouvrage, sur un nouveau sujet, cette fois avec Satie et Picasso : ce sera Parade.

Cocteau imagine un scénario plutôt original : à l’occasion d’une foire, les propriétaires d’un théâtre ambulant proposent plusieurs numéros de music-hall devant l’entrée du chapiteau : un cow-boy, un magicien chinois, une petite fille à bicyclette, des acrobates attirent les curieux, qui profitent de l’animation sans toutefois acheter de billets pour le « vrai spectacle », qui est censé se dérouler à l’intérieur. Derrière tout cela, il y a l’idée que pour la première fois, la culture populaire devient l’attraction principale.

Satie et Picasso acceptent l’argument mais, dans un esprit de table rase, réussissent à convaincre Diaghilev de supprimer toute parole. Emporté par l'impatience de plaire au musicien et au peintre, Cocteau cède et abandonne son poème.

La première représentation a lieu au Châtelet le 18 mai 1917. L’assistance médusée découvre le rideau de scène de 170 m2 peint par Picasso (on dit que c’est son plus grand tableau) sur lequel cohabitent un singe montant à une échelle, un marin, un cheval ailé, un arlequin.

Cette parade hétéroclite, fantasque et marquée par la dérision, agace et choque le public, qui s’énerve au fil de la représentation et manifeste de plus en plus bruyamment. Le spectacle s'achève dans la plus grande confusion. Le chef d'orchestre Ernest Ansermet est même obligé de se recroqueviller pour ne pas recevoir les grosses oranges que des agités envoient sur la scène. Si j'avais su que c'était si bête, j'aurais amené les enfants ! s'écrie une dame. 

Les critiques sont incendiaires. En pleine guerre, alors que des milliers de soldats meurent chaque semaine, la presse bien pensante s’offusque de ces "pitreries indécentes". Parade est déclaré dans la semaine "outrageant pour le goût français". Les auteurs sont même envoyés au tribunal. Cocteau s’en sort avec une amende mais Satie est condamné à huit jours de prison.

Lucien Rebatet (Une histoire de la musique, Robert Laffont) n’est pas tendre avec la partition de ce dernier : la musique est aussi peu agressive que possible mais au contraire falote, prudente sans une once de talent ou de simple piquant dans l’instrumentation. C’est toujours le Satie des petites bribes pour piano, son écriture pauvrette et courte, son mince mirliton

Alex Ross (The Rest is noise, Actes Sud), plus mesuré, estime quant à lui que la partition de Satie inaugure l’art du collage musical : des rengaines guillerettes qui ne décollent pas voisinent avec des rythmes qui se chevauchent, s’arrêtent et repartent sans crier gare, des gammes par tons à toute vapeur annoncent les musiques de dessins animés de la Warner.

Apollinaire, qui a accepté de rédiger la présentation du spectacle, emploie pour la première fois le terme de "surréalisme". Et c’est pour cette raison (plus que pour les qualités de sa musique) que ce ballet fantasque et un peu déjanté marque une date très importante dans l’histoire des mouvements artistiques.

Un air frais venait de souffler sur notre petit monde, dira plus tard Georges Auric. Transformant les critiques en autant d'encouragements, Cocteau, ravi, pénètre en fanfare dans l’avant-garde.



3 commentaires:

MartinJP a dit…

Le tableau géant de Picasso appartient au musée national d'art moderne, il a été prêté plusieurs mois au Beaubourg Metz, une expo très intéressante expliquait la création du ballet, la naissance du surréalisme, etc.

Jean Claude Mazaud a dit…

Un petit régal que cet extrait de "Parade" bien loin du Satie que l'on connaît, celui des Gymnopédies et autres oeuvres "pianistiques" qui illustrent tant de films...
Passionnant ton article !
Amitiés et sans doute à demain pour la suite...

jefopera@gmail.com a dit…

Merci, c'est vrai que je me suis bien amusé en me replongeant dans cette histoire, notamment par le livre de Cocteau (Le Coq et l'arlequin), dont l'édition chez Stock présente quelques passages amusants sur les coulisses de la production.