vendredi 22 novembre 2013

Les Mariés de la Tour Eiffel (Cocteau et la musique 4 / 7)

En 1921, un nouveau spectacle est présenté au Théâtre des Champs Elysées, Les Mariés de la Tour Eiffel. Cocteau confie cette fois la chorégraphie à Jean Börlin, les décors à Irène Lagut et la musique à cinq des musiciens du Groupe des Six : Honegger écrit une marche funèbre un peu burlesque, Auric l’ouverture et des ritournelles, Milhaud une marche nuptiale, une fugue et une sortie de noces, Poulenc une polka et Germaine Tailleferre une valse et un quadrille.

Cocteau plante le décor :

Première plate-forme de la Tour Eiffel.

La toile du fond représente Paris à vol d'oiseau.

A droite, au second plan, un appareil de photographie, de taille humaine. La chambre noire forme un corridor qui rejoint la coulisse. Le devant de l'appareil s'ouvre comme une porte, pour laisser entrer et sortir des personnages.

A droite et à gauche de la scène, au premier plan, à moitié cachés derrière le cadre, se tiennent deux acteurs, vêtus en phonographes, la boîte contenant le corps, le pavillon correspondant à leur bouche. Ce sont ces phonographes qui commentent la pièce et récitent les rôles des personnages. Ils parlent très fort, très vite et prononcent distinctement chaque syllabe. Les scènes se jouent au fur et à mesure de leur description.

Encore une fois, le scénario du ballet frise le non-sens : un couple de jeunes mariés prend son petit déjeuner sur l’une des plateformes de la Tour Eiffel. Un invité fait un discours pompeux. Alors qu’un photographe invite l’assemblée à « regarder le petit oiseau sortir », un bureau de télégraphe apparaît subitement sur la plateforme. Un lion entre et dévore un des invités pour son petit déjeuner alors qu’un étrange personnage dénommé « un enfant du futur » surgit et tue tout le monde.

Dans la même veine provocatrice que Parade, Les Mariés de la Tour Eiffel est une farce grinçante sur les stéréotypes de l'époque (la famille, la bourgeoisie, l'armée et même la très admirée Tour Eiffel). Dans la préface, Cocteau apporte quelques clés de lecture :

L'action de ma pièce est imagée tandis que le texte ne l'est pas. J'essaie donc de substituer une "poésie de théâtre" à la "poésie au théâtre". La poésie au théâtre est une dentelle délicate impossible à voir de loin. La poésie de théâtre serait une grosse dentelle ; une dentelle en cordages, un navire sur la mer.

Les Mariés de la Tour Eiffel, à cause de leur franchise, déçoivent davantage qu'une pièce ésotérique. Le mystère inspire au public une sorte de crainte. Ici, je renonce au mystère. J'allume tout, je souligne tout. Vide du dimanche, bétail humain, expressions toutes faites, dissociations d'idées en chair et en os, férocité de l'enfance, poésie et miracle de la vie quotidienne : voilà ma pièce, si bien comprise par les jeunes musiciens qui l'accompagnent.

C'est dans Les Mariés qu'on trouve la phrase célèbre : Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur.



4 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Je n'ai jamais vu ce ballet célèbre et je viens d'en découvrir la musique avec plaisir...
Curieusement la "manière" d'Irène Lagut qui a donc fait les décors semble proche (???) de la peinture de Chagall(qui est d'ailleurs en "couverture", sauf erreur de ma part, de la musique que tu proposes)
Amicalement

jefopera@gmail.com a dit…

En fait, c'est signé d'Irène Lagut, qui a effectivement fait les décors des Mariés (et dont on ne se souvient plus beaucoup).

MartinJP a dit…

Allez, je reprends le fil de votre blog après une interruption de 6 mois au cours de laquelle vous n'avez pas chômé.
Moi si ! Mais l'un des plaisirs de le retraite (et peut être le seul, mais je m'égare) est de pouvoir partir plusieurs mois au soleil en se coupant de tout (y compris d'Internet).
Je vais donc essayer de reprendre le fil de votre série sur Cocteau, sans avoir vraiment rompu avec lui, pour avoir eu en effet le plaisir de visiter, sur la Côte, la chapelle de Villefranche, le musée de Menton et quelques autres bien jolis lieux où il a laissé sa trace...

Quant à la Tour Eiffel et ses mariés,je me demande qui aujourd'hui peut s'intéresser à ces balivernes. Ne m'en veuillez pas, mais je trouve que cela a beaucoup beaucoup vieilli, et la musique est inaudible....

jefopera@gmail.com a dit…

Heureux de vous retrouver, virtuellement, mais toujours aussi spirituel et piquant dans vos commentaires.

Bienheureux retraité ! Il y a des jours sans soleil, quand le travail n'est qu'une suite de stress et de complications, où je vous envie.....

Pas d'accord avec vous sur Les Mariés, que je trouve encore très modernes (notamment le texte, que j'ai acheté et relu il y a quelques mois). En tout cas bien plus modernes ces vilaines productions contemporaines, sérielles ou post sérielles, laides comme tout et d'un ennui terrible. Idem en matière de mises en scène, où les provocations des années 70, qui pouvaient paraître modernes, sont devenues insupportables de prétention, et finalement d'académisme.