vendredi 29 novembre 2013

Œdipus rex (Cocteau et la musique 6 /7)

L'échec d'Antigone ne décourage pas Cocteau qui écrit une nouvelle tragédie, toujours inspirée de Sophocle, Œdipus rex

Stravinsky accepte de composer un opéra, mais uniquement si le livret est traduit en latin. L'idée lui en est venue, raconta-t-il plus tard, en lisant une biographie de Saint François trouvée par hasard dans une librairie génoise. Stravinsky a expliqué avoir longuement hésité avec le grec mais finalement trouvé que le latin se chantait mieux. Ce dont l'on ne saurait douter.

Un peu embarrassé par cette exigence inattendue, Cocteau fait appel à l'abbé Daniélou, un curé plumitif et mondain qui fréquente les milieux du spectacle. Bien plus tard, devenu cardinal, il devait faire la une des journaux après que son cadavre a été retrouvé dans un caniveau près de la rue Saint-Denis. Cette histoire fit rire la France entière car, dans son communiqué officiel, l'Eglise catholique expliqua qu'il était aller confesser une pénitente. Certains allant même jusqu'à expliquer que pour bien combattre le péché, il fallait l'approcher de près.

Mais revenons à notre sujet, nous ne sommes pas ici pour parler de l'épectase du cardinal Daniélou, même si cela ferait un sujet d'opéra assez croquignol.

Avec Œdipus rex, Cocteau et Stravinsky créent un nouveau genre musical, resté d'ailleurs sans lendemain, "l’opéra oratorio". Une sorte d'opera seria en version figée. En dépit de la violence émotive de l’action, les airs dépouillent en effet le chant de toute son expressivité et sont entrecoupés par les interventions du récitant, qui raconte les faits, en français. Le soir de la création, les chanteurs sont même immobilisés dans des statues de carton-pâte afin que "l’orchestre seul apporte le mouvement".

Lucien Rebatet (Une histoire de la musique, Robert Laffont, 1969), avec son sens de la formule assassine, qualifie Œdipus rex d'ouvrage factice où se dissimulent mal, sous les masques archaïques des chanteurs et une solennité empruntée à Haendel, un pseudo classicisme réfrigérant. Bon, c'est sûr que ce n'est pas très swinguant et qu'on ne le mettrait pas sur la platine le samedi matin pour se donner de l'entrain en faisant la poussière.

Œdipus rex est créé à Paris en mai 1927, au théâtre Sarah Bernhardt, en version de concert. Il est donné en février 1928 à l'Opéra d'État de Vienne, cette fois en version scénique avec le carton-pâte. Contrairement à Antigone, il connait un certain succès. Régulièrement repris et enregistré, il est d'ailleurs toujours inscrit à l'affiche des scènes lyriques.

En 1952, Œdipus s'est pourtant retrouvé au centre d'un scandale très parisien.

En mai de cette année, Stravinsky fait son premier retour à Paris depuis la guerre pour assister à un festival chic et sophistiqué, intitulé, avec une jolie simplicité, "l'oeuvre du XXème siècle". L'événement est organisé par un américain d'origine russe, un certain Nabokov, pas celui qu'on connait mais un homonyme qui utilise les fonds spéciaux du Congrès pour financer des manifestations culturelles en faveur de la "culture occidentale non communiste". On présente des œuvres de Benjamin Britten et de Virgil Thomson mais la part belle revient à Stravinsky, le clou des festivités devant être son Œdipus.

Les choses ne se passent pourtant pas vraiment comme prévu. Nabokov a eu la malencontreuse idée de coupler Œdipus rex avec Erwartung. Un groupe de jeunes fanatiques de Schönberg applaudit frénétiquement ce dernier puis quitte ostensiblement la salle.

Au cours de la seconde partie, Cocteau, qui joue lui-même le narrateur, est copieusement sifflé et interrompu par des huées. Il essaie de faire taire les excités en appelant au respect du compositeur. En vain. Vexé comme un pou, Stravinsky se lève et regagne son hôtel. Une fois encore, le père du Sacre quittait le Théâtre des Champs-Elysées sous les huées et les quolibets. Mais cette fois-ci, au lieu de le juger trop radical, on l'avait trouvé trop tiède.

Court extrait avec Jessie Norman (Jocaste). C'était en 1992, avec Seiji Ozawa à la baguette, à la tête d'un orchestre japonais :


4 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Merci de me rappeler Oedipus Rex que j'avais complètement oublié...
Belle occasion de ressortir (et écouter demain) la version CD que je possède : Colin Davis - 1983 - également avec Jessye Norman, Thomas Moser - récitant Michel Piccoli..
Bon dimanche

jefopera@gmail.com a dit…

Oui, vais aussi le regarder très vite en entier !
Bon dimanche, amittés
JF

MartinJP a dit…

Et un opéra sur le cardinal Daniélou, avec scène finale d'épectase, sur trémolo des cordes, roulement de timbales et coup de clairon ?

jefopera@gmail.com a dit…

A l'opéra comique !!