jeudi 1 août 2013

Le Ring du jubilé (2/2)

Cette production du Ring a également beaucoup marqué par la mise en scène du canadien Robert Lepage, qui, peut-être pour la première fois depuis Wieland et Wolfgang Wagner à Bayreuth, s'est posé la bonne question, la seule qui doit être posée : comment mettre en scène le Ring de manière originale tout en respectant scrupuleusement la volonté de Wagner –volonté, rappelons-le, que le compositeur a très précisément exprimée dans les didascalies des opéras et dans ses textes.

Quelques critiques nostalgiques de la vie culturelle dans la regrettée RDA ont fait la moue et tordu le bec, reprochant à Robert Lepage de nous présenter un "Ring au premier degré ». 

Mais diable, le premier degré, c’est la seule chose à faire quand on monte du Wagner ! 

Lepage, contrairement à la plupart de ses confrères, ne plaque sur le Ring aucune vision politique, historique, sociale, psychanalytique ou que sais-je encore. De ce fait, la magie du spectacle apparaît pour la première fois intacte. Les Filles du Rhin (que Chéreau avait transformées en tapineuses perchées sur une écluse) tournoient dans l’eau comme les sirènes qu’elles sont, séduisent Alberich et se moquent de lui. Et quand Wagner écrit qu'Alberich glisse du rocher et tombe dans l’eau, Alberich glisse vraiment du rocher pour tomber dans l’eau. Quand les dieux entrent au Walhalla sur un arc-en-ciel, ils entrent au Walhalla sur un arc-en-ciel, et quand Siegfried combat Fafner, un gigantesque dragon surgit sur la scène.


Ces moments de féerie sont l’essence du Ring. J'ai toujours pensé que Wagner, en bon dramaturge -et sans doute aussi en prédécesseur génial de Walt Disney, Tolkien et George Lucas- les a voulus comme tels pour raviver l'attention du public après des récits et dialogues qui peuvent paraître longs et monotones. Mettre en scène Wagner au premier degré, c'est donc d'abord le respecter.

C’est aussi respecter le spectateur en le laissant, seul dans la salle, développer sa propre vision, interpréter le spectacle avec sa personnalité, sa sensibilité, son histoire et ses convictions. Surtout pas lui imposer une rhétorique pâteuse, prétentieuse et narcissique, qui lui explique ce qu'il doit voir, ce qu'il doit comprendre (généralement c'est n'importe quoi), coupe les ailes de sa rêverie et finit par tuer son plaisir. N'oublions pas que le Regietheater, à l'origine de la plupart des débilités qui plombent les scènes lyriques, vient directement des usines à propagande nazies et communistes. 

Mais revenons à notre Ring.

Le défi était de savoir comment faire du neuf au 21ème siècle, en respectant avec honnêteté les souhaits de Wagner ? Lepage donne une réponse de bon sens : tout simplement en utilisant avec astuce les potentialités technologiques actuelles.

Et c’est là qu’entre en scène la Machine. Élément déterminant de la production de Lepage, la machine est une sorte de gigantesque clavier de 45 tonnes, constitué de 24 volumes en bois, indépendants les uns des autres, sur lequel Lepage projette des vidéos végétales, minérales, des images de feu, d'eau, un arc-en-ciel, des oiseaux et mille autre choses qui donnent à cette production une force visuelle impressionnante. Elle occupe presque toute la scène, se déploie, se rétracte, s'ouvre et se ferme pour former un fleuve, un rocher, une grotte, un palais ou une forêt.

Cette structure nous réserve quelques passages d'anthologie, par exemple, dans L'Or de Rhin, le fleuve qui ondule pendant le prélude, la scène des filles du Rhin, la descente chez les Nibelungs et l'apothéose finale de la montée des dieux au Walhalla. Puis, dans Le Crépuscule des Dieux, cette scène impressionnante où la machine tournoie derrière les Nornes, comme devenue folle, lorsque celles-ci voient le destin leur échapper.

Si Lepage ne rate aucune des grandes scènes du cycle, c'est parce qu'il fait tout ce qui est écrit et met son métier, son imagination et sa machine prodigieuse au seul service de l'oeuvre. Et nous offre par là-même un Ring totalement jubilatoire.

3 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Malheureusement je n'ai pu (enregistrer et) voir que le Prélude et La Chevauchée des Walkyries .
Je ne suis pas un inconditionnel de Wagner, mais j'ai beaucoup aimé tant la prestation musicale que la mise en scène de Lepage (bien loin de certaines productions ridicules qui éloignent de l'oeuvre...).
Amicalement
JC

Jean Claude Mazaud a dit…

Tu as rectifié : je voulais dire "la Walkyrie"...

Houston a dit…

Cool!