mardi 25 juin 2013

Une fenêtre qui donne sur un chef-d'oeuvre

C’est par cette belle expression que Proust qualifie les grands interprètes :

Tel pour un grand musicien (il paraît que c’était le cas pour Vinteuil quand il jouait du piano), son jeu est d’un si grand pianiste qu’on ne sait même plus si cet artiste est pianiste du tout, parce que (n’interposant pas tout cet appareil d’efforts musculaires, çà et là couronnés de brillants effets, toute cette éclaboussure de notes où du moins l’auditeur qui ne sait où se prendre croit trouver le talent dans sa réalité matérielle, tangible) ce jeu est devenu si transparent, si rempli de ce qu’il interprète, que lui-même on ne le voit plus, et qu’il n’est plus qu’une fenêtre qui donne sur un chef d’œuvre.


Le Côté de Guermantes

Comment trouver cette fenêtre, lorsque pour une seule œuvre, on a le choix entre des dizaines –quand ce n’est pas une centaine- de versions différentes ?

A plusieurs reprises, j’ai évoqué quelques superbes interprétations qui me paraissent avoir atteint la « vérité de l’œuvre », ce que Proust appelle une fenêtre sur un chef d’œuvre. Ce fût le cas récemment avec Karajan dans les symphonies de Beethoven ou Zacharias dans les concertos de Mozart. A l’opéra, le nom de Callas vient en premier à l’esprit mais on pourrait citer des dizaines de merveilleux chanteurs qui ont atteint cet idéal, à tout le moins l'ont approché.

Mais trouver la fenêtre –ou sa fenêtre- est un exercice bien difficile. Parce qu’il y a pléthore de disques, on l’a dit, mais aussi parce que les modes passent et les goûts changent. En ce sens, la formule de Proust me semble plus juste que le terme « vérité », qui sous-entend quelque chose de figé, de définitif.

Ainsi, certains artistes du passé, encore présentés comme des références, et que j’ai longtemps écoutés (Böhm et Schwarzkopf dans les opéras de Mozart pour ne citer qu’un exemple), me paraissent aujourd'hui lourds, maniérés, hors de propos.

Plus près de nous, avec la révolution baroque, de nouvelles approches et de nouvelles sonorités ont pu surprendre et séduire. Mais, au fil des ans, la lassitude s’est installée. Si bien que les innovations paraissent des bizarreries, voire des fautes de goût. Et du style décoiffant et provocateur des débuts, il ne reste parfois qu’un académisme affecté et maniériste. Et Harnoncourt devient encore plus pénible que Fürtwangler.

Heureusement, de nouveaux artistes apparaissent et nous livrent chaque année de très belles interprétations. Lorsqu’elles évitent les effets de mode pour se rendre justes et naturelles, elles nous font parfois oublier les anciennes. S’installe alors la douce certitude d’avoir enfin trouvé notre fenêtre.

Mais, comme disait le bon monsieur Raffarin, le chemin est long et la pente est raide…

Il existait, dans les années 80, les guides de conseils discographiques parus chez Bouquins en collaboration avec la revue Diapason. Je me souviens aussi, un peu plus tard, chez Fayard, des Indispensables du disque compact classique de Hoffelé et Kaminski. D'excellente qualité, ils m’ont à l’époque été bien utiles. Mais ils n’ont jamais, à ma connaissance, été mis à jour ou republiés.

Comme plusieurs chaines de radio diffusent des émissions d’écoute comparative, il faut, sur le net, aller consulter leurs archives -et bien sûr écouter régulièrement leurs programmes :


On peut éventuellement se rendre sur l’un des principaux forums de discussion consacrés à la musique :


Mais, loi du genre, c’est un peu la foire d’empoigne. Entre étalage de science et envoi de vacheries, on a l’impression de se trouver au milieu d’une conversation entre habitués, de laquelle, rapidement mal à l’aise, on est pressé de s’échapper.

Les avis postés sur le site d’Amazon sont parfois intéressants :


Certains posteurs d’avis ont en effet un sens critique acéré et une bonne plume (comme par exemple celui qui se cache sous le pseudo "earthlingonfire"). Mais bien sûr, autant que sur les blogs, ces approches restent très subjectives –c’est d’ailleurs leur raison d’être. Plus que dans l’exercice de comparaison, on est dans le coup de cœur ou le coup de griffe. Ce qui est intéressant, parfois drôle, mais ne peut en aucune façon suffire à se construire une opinion.

Pour ceux qui lisent l’anglais, il est d’ailleurs nettement préférable d’aller directement sur le site américain d’Amazon, où les avis sont beaucoup plus nombreux et souvent plus pertinents :


Certains blogs, selon la sensibilité de leur auteur, sont spécialisés sur une époque, un genre, un artiste ou un compositeur. Il y en a tant que je ne sais lequel citer et dois bien avouer que je passe plus de temps à nourrir le mien qu’à lire ceux des autres. A une exception toutefois, celui de Jean-Pierre Rousseau, très bien documenté et dont les avis sont toujours mesurés et pertinents :


Une fois que l’on a lu tout cela, s’il reste de l’énergie, il faut écouter plusieurs interprétations d’une même œuvre. Mais comme cela coûte cher et qu’il y aura d’inévitables déceptions, je recommande plutôt de les emprunter dans une médiathèque. Et de ce côté-là, j’ai beaucoup de chance, car celles de Saint-Denis sont très riches :


Il reste à s’asseoir confortablement, baisser un peu l’abat-jour et écouter la musique pour se faire un avis personnel. Ce n’est pas le plus facile mais c’est de loin le plus intéressant. Et peut-être bien qu'avec un peu de chance, on verra doucement s'entrouvrir la fenêtre...

2 commentaires:

MartinJP a dit…

Avec toutes ces références, nous voilà donc bien armés pour partir à la pêche à la perle rare. Une mauvaise interprétation peut définitivement dégouter d'une oeuvre comme une excellente peut la faire aimer.
Grande difficulté de choisir un disque classque, en effet....
En la matière, j'ai recours aux valeurs sures et ne suis pas très novateur, je le reconnais....

Jean Claude Mazaud a dit…

Tout comme "MartinJP", je ne prend pas de risque...
JC