mercredi 3 avril 2013

L'Hexameron à l'heure de l'amitié franco-allemande

Nous sommes rue d’Anjou, en 1836, chez la princesse Belgiojoso, femme brillante et cultivée, qui tient un salon renommé où se presse l’élite littéraire et musicale de l’époque.

S’étant mis en tête d’organiser un concert de charité, la princesse demande à son ami Franz Liszt de lui proposer une idée originale. Liszt se gratte un peu la tête, tire sur ses longues mèches et lui suggère d’organiser un concours de virtuosité avec les plus grands pianistes du moment. Ce n'est pas très original et il est sans doute persuadé de triompher, mais le succès est garanti. 

Liszt choisit pour thème un tube de l’époque, la marche Suoni la tromba extraite du deuxième acte des Puritains de Bellini. Il compose une introduction, la deuxième variation, les interludes et le finale puis propose à Chopin, Thalberg, Czerny, Herz et Pixis d’écrire chacun une variation.

Mais le concours ne se fera jamais. Sans doute parce qu’en recevant la partition imprimée, Chopin, Czerny, Herz et Pixis découvrirent horrifiés que leurs noms étaient imprimés non seulement en dessous de ceux de Liszt et de Thalberg mais, au surplus, avec des caractères deux fois plus petits.

Il y eût quand même un duel Liszt Thalberg rue d’Anjou, au terme duquel la princesse, à qui on demandait de désigner le vainqueur, eût ce mot resté célèbre : Thalberg est le premier mais Liszt est le seul. La princesse était mélomane mais aussi diplomate.

A l’instar des autres fantaisies de bravoure, paraphrases et variations sur des thèmes d’opéra qui ont fait la gloire de Liszt et le bonheur des salons, l’Hexameron (c’est comme cela que s’appelle le morceau, en référence aux six jours de la Création, rien que cela....) a quasiment disparu des affiches de concerts et des bacs à disque. Les musicologues sourcilleux font savoir que Liszt a écrit des pièces plus savantes, plus dramatiques et sans doute plus inspirées. Certes. Mais pourquoi bouder son plaisir à l’écoute de ce petit trésor de virtuosité pianistique ?

Il est sûr que nos pianistes, qui voulaient montrer ce qu’ils avaient sous le capot, se sont carrément lâchés. A l’exception toutefois de Chopin, qui composa un magnifique et langoureux largo, pause bienvenue entre deux torrents de trémolos, d’accords staccato et d’impressionnantes et quasiment injouables séries d’octaves chromatiques, parfois en triples croches quand ce n'est pas avec croisement des mains.

Liszt a toujours aimé ce morceau et l’a transposé pour piano et orchestre quelques années plus tard, puis pour deux pianos. En me renseignant un peu sur le sujet, j'ai appris que six pianistes compositeurs ont récemment repris le flambeau et joué pour la première fois, en 2010, au festival de l'American Liszt Society à Nebraska (USA), un nouvel Hexameron, sur le même thème et d’une structure similaire à l’original.

En novembre 2012, en assistant à un concert à Berlin, Werner Dabringhaus, patron de la maison d’édition musicale MDG, proposa de réaliser un enregistrement aux jeunes interprètes qui venaient de le jouer, puis de venir présenter l’œuvre et le CD à Paris à l’occasion des cérémonies marquant les 50 ans du traité d’amitié franco-allemand. Très belle idée.

Cinq jeunes pianistes donc, aussi brillants que sympathiques, que j’ai eu le plaisir d’écouter et de rencontrer le mois denier à l'Hôtel de Beauharnais, en compagnie de Claudius Tanski, professeur au Mozarteum de Salzbourg et animateur artistique du projet. Il faut retenir leurs noms car on entendra rapidement parler d’eux : Caroline Sorieux, Kanako Yoshikane, Carlos Goicoecha, Johann Blanchard et Leon Buche.

Drôle de phénomène que ce Leon Buche. Il n'a pas 25 ans, se produit dans un groupe de rock et a déjà écrit plusieurs œuvres symphoniques et morceaux de piano où il combine avec un talent assez incroyable une écriture classique totalement maîtrisée avec des rythmes et des mélodies contemporaines. Il a d’ailleurs lui-même écrit, sur la même marche des Puritains, une variation surprenante, où viennent s'entremêler le thème de Bellini et l'air de Je t’aime moi non plus (elle est gravée sur le CD). Quand je l’ai vu se précipiter au piano pour se lancer dans une improvisation mêlant les premières notes de la cinquième symphonie de Beethoven et la mélodie d’une chanson de Mickael Bublé, je me suis dit que Liszt pouvait reposer en paix, la relève était assurée.

En attendant la sortie du CD, en mai prochain, écoutons le début de l'Hexameron joué par une autre bête de scène, Vladimir Horowitz :

1 commentaire:

Jean Claude Mazaud a dit…

Me voici donc un peu moins ignorant : je n'avais jamais entendu parler de l'Hexameron...
J'ai écouté Horowitch avec plaisir.
Bonne journée.
Pourquoi pas "Les Puritains" au programme de ma soirée ?