lundi 25 mars 2013

Un Retour béni des dieux

A Venise, je vais toujours faire un tour à la basilique des Frari pour saluer Monteverdi. Sa sépulture est toute simple, une dalle fixée au sol. On distingue à peine le nom qui est gravé car il est toujours recouvert de fleurs.

Par un heureux hasard de calendrier, à peine rentré, je retrouve Monteverdi dans un Théâtre Gérard Philippe fraîchement rénové. Il donnait hier Le Retour d'Ulysse dans sa patrie, sous la baguette de Jérôme Correas à la tête de ses Paladins et dans une mise en scène de Christophe Rauck. Après un mémorable Couronnement de Poppée (avec la même équipe) qui connût un grand succès en 2010 et 2011, nous étions nombreux à souhaiter que de nouveaux opéras soient proposés à Saint-Denis. Les dieux nous ont entendus.

Le Retour d'Ulysse fût créé à Venise en 1640, joué une dizaine de fois, ce qui était très bien pour l'époque, repris à Bologne puis rejoué un an plus tard à Venise. L'oeuvre fût considérée comme définitivement perdue jusqu'en 1880, année où l'on découvrit à Vienne une copie manuscrite anonyme. Les spécialistes ne sont d'ailleurs pas tout à fait sûrs que la partition soit entièrement de Monteverdi : à la façon des grands peintres de l'époque, le maître travaillait en effet en atelier et il est bien possible que certains de ses élèves aient donné un coup de main. La partition, réduite au minimum, ne présente que la ligne de chant, la ligne de basse et les ritournelles instrumentales. Mais rien sur l'orchestration, que des musicologues ont dû patiemment reconstituer.

Le livret de Giacomo Badoaro fait alterner avec bonheur scènes dramatiques et intermèdes comiques. S'il n'atteint pas le niveau de celui écrit par Busenello pour Le Couronnement de Poppée, il ne manque pourtant ni de souffle ni de subtilité.

Le texte reprend de façon fidèle la fin de L'Odyssée. Pénélope attend toujours le retour d'Ulysse. Fidèle, elle repousse les avances des prétendants. Aidé par Minerve, Ulysse revient déguisé en mendiant. Un concours de tir à l'arc est organisé, Ulysse tue les prétendants et se fait reconnaître.

Les choses sont en réalité plus complexes et le librettiste se sert du récit pour nous montrer que l’homme n'est au fond qu'un jouet entre les mains des dieux, un objet impuissant mené par les trois forces dont les allégories ouvrent l'opéra, le Temps, la Fortune (au sens du hasard) et l'Amour. Les retrouvailles du couple ne viennent qu'au terme de l'errance interminable, solitaire et douloureuse vécue par chacun des protagonistes. Méfiante, désabusée, résignée dans l'amour d'une ombre ou d'un souvenir, Pénélope refuse jusqu'à la fin de croire à la présence de son époux de chair.

Près de quatre heures viennent de s'écouler et le temps semble avoir été suspendu. Je me dis que l'opéra devrait toujours être chanté, joué et mis en scène de cette façon.

Une salle à taille humaine où l'on entend et voit bien de chaque place, où la distance entre les artistes et le public est réduite au minimum, une troupe homogène d'excellents musiciens et de merveilleux chanteurs qui sont aussi de grands acteurs, une mise en scène sobre et efficace, qui souligne les effets comiques, s'efface dans les moments intimes et dramatiques et surprend par quelques beaux effets de toiles peintes et de machinerie - clins d'oeil malicieux au XVIIème siècle. Précis et travaillé, le jeu théatral sert l'opéra mais ne se sert jamais de lui, et l'oeuvre nous est ainsi révélée dans toute sa force.

En sortant, je jette un dernier coup d'oeil vers la scène. La fosse me paraît avoir été agrandie et il me semble qu'en serrant un peu les musiciens, on pourrait songer à Purcell, Lulli, Haendel et pourquoi pas Mozart. Après tout, les dieux nous ont déjà entendus une fois.


3 commentaires:

Jean Claude Mazaud a dit…

Moi également, je ne manque jamais ma visite aux "Frari" avec (entre autres) sa spectaculaire assomption du Titien et le merveilleux triptyque de Giovanni Bellini dans la sacristie...
Ainsi tu as eu le bonheur de retrouver (et avec quel enthousiasme !) Monteverdi à Saint-Denis...
Saint-Denis : justement j'ai entendu samedi (sur Mezzo live) un superbe requiem enregistré en 2012à la Basilique sous la direction de Gardiner..
Amitiés

jefopera@gmail.com a dit…

Ca devait être magnifique, malheureusement je n'ai pu aller y assister. Difficile d'être sur tous les fronts.
Amitiés
JeF

Lisa a dit…

Superbe, en effet, Bravo à tous pour cet enchantement