mardi 5 mars 2013

Suzanne avait son secret

Quand j'ai appris, l'année dernière, que l'Opéra Comique allait présenter Le Secret de Suzanne, je me suis à rire tout seul au souvenir d'une vieille dame que j'ai connue il y a bien longtemps, qui s'appelait Suzanne et avait aussi un secret.

C’était dans les années 70, à Poitiers. J'étais de temps en temps invité à goûter chez Suzanne et j'adorais y aller. Elle habitait une grande et belle maison près de la cathédrale à laquelle on accédait en franchissant un porche de style gothique, puis un grand jardin, délimité par de vilains fossés pleins d'eau stagnante que Suzanne désignait un peu pompeusement comme sa "rivière anglaise".

A droite du porche, une petite dépendance aux vitres cassées faisait office de loge de concierge au temps de la splendeur des beaux parents de Suzanne. Elle était à moitié en ruines et pleine de débris de verre. Nous apprîmes que quelques jours avant notre visite, une nuit de tempête, le vent s'était engouffré dans le logis et avait projeté dans un grand fracas une chaise vermoulue contre un empilement gigantesque de bouteilles vides. Suzanne avait son secret : elle raffolait des apéritifs.

Elle avait eu deux fils d’aspect fort différent : le premier, court et chétif, nourrissait un genre artiste maudit, mêche en folie, oeil noir, cigarette toujours allumée. Il partageait avec sa mère un goût prononcé pour les apéritifs, ce qui commençait à se voir sur son visage. J'appris des années après cette visite qu'il s'était engagé chez Pinder, avait beaucoup voyagé jusqu'au jour où, mordu par un singe, il s'était installé en Normandie comme clerc de notaire. Le second, beaucoup plus volumineux, présentait un visage tuméfié aux traits vaguement asiatiques. Les deux avaient en commun un mépris à peu près total pour l'hygiène corporelle.

Au fond du long couloir qui séparait en deux la maison, s’ouvrait un grand salon d’allure classique. Tentures en velours de Gênes un peu passées, fauteuils Louis XVI dépareillés, quelques photos de famille jaunies. Sur la commode, un gros chat gris empaillé vous fixait de ses yeux d’agathe : Suzanne n'avait jamais pu se résoudre à quitter Misty.

Depuis le décès de son mari et le départ de ses fils, elle vivait seule dans cette grande maison qu'elle ne parvenait ni à chauffer ni à entretenir. Il faut dire que ses dépenses en apéritifs pesaient lourd dans le budget.

Suzanne, qui avait passé sa jeunesse à Paris, racontait qu'elle avait un soir pris une cuite avec Antonin Artaud et que tous les deux avaient roulé dans le caniveau. Celui qui allait devenir son mari l'avait connu sur les planches d'un théâtre et l'avait ramenée à Poitiers. Mais sans activité et sans amis, elle sombra dans la neurasthénie et se consola avec Dubonnet, Suze, Byrrh, Cinzano et Fernet-Branca.

Le Secret que va bientôt présenter la Salle Favart à partir du 17 mars prochain dans une co-production avec l'Opéra Royal de Liège, n'a bien sûr rien à voir avec la vieille dame qui aimait trop les apéritifs. 

C'est un petit opéra comique plein d'esprit, écrit en 1909 par Ermanno Wolf-Ferrari, compositeur germano italien un peu oublié. Il sera représenté avec La Voix Humaine de Francis Poulenc. Anna Caterina Antonacci chantera la comtesse Suzanne et Vittorio Prato le comte Gil. 

1 commentaire:

Jean Claude Mazaud a dit…

A chacun son secret !
Ton texte est beau, particulièrment savoureux...
Ainsi Anna Caterina Antonacci abandonne Carmen...je posséde deux versions avec elle (celle de l'Opéra comique en 2009 et celle de Londres avec Kaufmann en 2007).
Amitiés
JC