mercredi 13 février 2013

Une histoire brillante et méchante

Journaliste à Je suis partout, auteur de pamphlets répugnants (son dernier article, publié le 28 juillet 1944, s'intitule Fidélité au national-socialisme... que de clairvoyance quelques semaines après le débarquement), condamné à mort à la Libération, finalement libéré après une longue peine de prison, Lucien Rebatet offre à bien des égards le visage d'un personnage infréquentable.

En 1969, il publie Une histoire de la Musique. Je l'ai achetée il y a longtemps, lue et relue et même souvent offerte.

Le mélomane qui cherche un ouvrage de référence sur le sujet doit passer son chemin car cette histoire totalement subjective est injuste, passionnée et pleine de jugements tranchés. Ce n'est qu'une histoire et certainement pas l'Histoire.

Dithyrambique quand il s'agit des compositeurs allemands (à l'exception notable de Mendelssohn, que Rebatet, pour des raisons qu'on imagine trop bien, ne doit pas considérer comme vraiment allemand), méprisant pour la moitié de la musique française, sottement injurieux quand il s'agit de Sibelius, Grieg, Tchaikovsky ou Rachmaninov, le livre recèle pourtant de très justes et belles pages sur Mozart, Verdi, Strauss et Debussy. Quand on aborde Wagner, on passe de l'admiration au culte et cela gêne un peu, même quand, comme moi, on aime beaucoup sa musique.

D'une fluidité remarquable, Une histoire de la musique se lit comme un roman policier dont on tourne fébrilement chaque page dans l'impatience de savoir quelles vont être les prochaines victimes. Il serait d'ailleurs vain de les recenser tant les phrases assassines abondent.

Lakmé se trouve ainsi qualifié d'opéra de pacotille, où il n'y a guère de plus insipide exercice pour sopranos mécaniques que les cocottes de l'air des clochettes. Natalie Dessay appréciera le compliment.

Souvent, la méchanceté fait mouche car Rebatet a le sens de la formule. Ainsi, de la célèbre scène de la folie de Lucia di Lammermoor, il écrit l'air de la folie conviendrait aussi bien avec ses trilles, ses roulades, pour une chasse aux papillons que pour les cris et les hallucinations de cette jeune femme dans sa blanche robe de mariée toute éclaboussée du sang d'un époux exécré. C'est cruel mais bien vu.

Une idée maîtresse domine en fait le livre, qui veut que l'histoire de la musique soit avant tout celle d'un progrès technique, d'un mouvement ascendant et continu sur plusieurs siècles, de la polyphonie au dodécaphonisme, où seuls comptent ceux qui innovent et où n'ont aucune place ceux qui se sont arrêtés un instant au bord du chemin juste pour nous donner un peu de beauté et d'émotion. 

On peut ne pas être d'accord.

3 commentaires:

JCMEMO a dit…

Je ne connais pas cette Histoire de la Musique...Mais aurais je plaisir à la lire ? Je n'en suis pas certain ! mais qui sait ?
Il est vrai que la méchanceté, la mauvaise foi peuvent aider à "briller".
Peut-être que je n'aime pas trop que l'on brule mes idoles ou que l'on encense ce que je n'aime point ?
Je m'arrête, car je commence à dèlirer.
Amitiés

MartinJP a dit…

Je l'ai lue il y a longtemps, et avais en effet été très impressionné par le style et la science de Rebatet, plus connu d'ailleurs à l'époque pour ses écrits controversés. Je pense qu'on doit trouver mieux sur le marché en histoire de la musique (cf. La Pléiade par exmeple).

jefopera@gmail.com a dit…

Non, c'est vrai, l'excès est mauvais en toute chose. Il existe en effet certainement d'autres histoires de la musique (il y avait notamment celle de Vuillermoz).
Pour le 20ème siècle, il y a le livre d'Alex Ross, remarquable (The rest is noise).