lundi 18 février 2013

Texte et musique

Après le triomphe du Couronnement de Poppée en 2010 et 2011, l'ARCAL revient au Théâtre Gérard Philippe (TGP) de Saint-Denis avec un nouvel opéra de Claudio Monteverdi, Le Retour d'Ulysse dans sa Patrie, à l'affiche du 21 mars au 6 avril.

Créée en 1983, l'ARCAL est une compagnie lyrique qui s'est vouée à un répertoire d'opéra de chambre, essentiellement baroque et contemporain, où le jeu scénique est primordial. Son projet artistique s'appuie sur deux territoires et deux outils, d'une part la région Ile-de-France, avec un lieu de fabrique à Paris, rue des Pyrénées, d'autre part la région Champagne-Ardenne avec une résidence au Grand Théâtre de Reims.

Hier soir, en allant regarder le site internet de l'ARCAL, (http://www.arcal-lyrique.fr/), j'ai découvert ce texte de sa directrice, Catherine Kollen, qui annonce le projet artistique du Retour d'Ulysse et évoque, en des termes aussi justes que subtils, les rapports entre texte et musique, sujet central de l'opéra en général et de quelques opéras en particulier, dont le merveilleux Capriccio de Richard Strauss.

Je n'ai pas l'habitude de nourrir le blog avec la prose d'autrui, mais quand les choses sont aussi justes, c'est un plaisir de les faire partager.

De l’alchimie des mélanges 
  
« Prima la musica » ou « prima le parole » ? Question qui n’a cessé d’agiter le monde de l’opéra dès sa naissance – en témoigne cette interrogation fondatrice de Monteverdi – et encore aujourd’hui.

Cette question porte en soi le présupposé qu’il y a une contradiction, une différence de nature insurmontable entre ces deux arts, musique et théâtre, et donc un combat où l’un doit l’emporter.

Il est vrai que ce sont deux langages (chacun subdivisible en plusieurs autres) qui ont chacun leurs codes et leurs impératifs propres, leur culture professionnelle transmise de façon à la fois non consciente et, particulièrement en France, cloisonnée – rendant ainsi palpable la membrane entre ces deux mondes.

Il arrive parfois – trop souvent – qu’il y ait dans les écritures ou dans l’interprétation des opéras un déséquilibre entre la musique et le théâtre. En général, ce déséquilibre est le signe que l’œuvre et/ou le spectacle n’a pas atteint le maximum de son potentiel. 

Mais se dire qu’il doit y avoir un langage premier, qui « mène » l’autre, c’est s’enfermer dans une perspective qui rate une donnée essentielle : l’opéra n’existe que parce qu’il y a théâtre ET musique.

Car l’opéra par essence, c’est le jeu entre plusieurs langages. Le jeu – comme on dit qu’il y a un jeu dans un mécanisme parce que ça « bouge » – c’est l’espace de liberté entre deux entités, cette liberté qui s’enracine dans l’intervalle, ce fameux « ma » japonais, le vide non pas stérile mais riche de toutes les possibilités de liaison, de fusion, de contradiction, de rejet, d’indifférence, ou de (divin) frottement. Alors oui il y a une contradiction, une tension entre les deux. Mais jouer avec les tensions, n’est-ce pas au cœur de la dramaturgie commune à tous les arts de la scène ? 

Ainsi de ce nouveau point de vue, la question essentielle de l’opéra, c’est comment ça JOUE ENTRE théâtre et musique. 

J’irai même plus loin : dans les œuvres réussies, quand en dernière analyse, on s’approche de ce qui constitue le noyau d’une œuvre lyrique, ça n’a plus de sens de distinguer ce qui relève du théâtre ou de la musique, car la musique DEVIENT théâtrale et le théâtre devient musical – cela relève de l’alchimie, de la transformation en l’autre. Et comme une alchimie artistique est avant tout basée sur l’humain, de même au niveau des interprétations, je sais que c’est bien parti quand j’entends le chef me parler plus de théâtre et le metteur en scène de musique – ce qui se passe sur ce Monteverdi. 

C’est la qualité de cet équilibre dynamique à reconquérir toujours, mélange au sens que lui donne le philosophe Vincent Cespedès dans son livre « Mélangeons-nous – Enquête sur l’alchimie humaine », que je cherche à faire émerger à l’Arcal, car c’est là le point névralgique de l’opéra, ce qui en fait ressortir l’intensité – et qui est le plus difficile à atteindre. 

C’est pour cela que c’est une grande joie de retravailler avec Christophe Rauck et Jérôme Correas sur une autre œuvre de Monteverdi, Le Retour d’Ulysse dans sa Patrie, pour aller encore plus loin dans ce travail – leurs textes témoignent d’eux même de ce « mélange » déjà à l’œuvre depuis leur rencontre artistique forte sur Poppée dont l’intensité théâtrale et musicale a été saluée en 2010 et 2011.

Et il n’est point anodin que ce travail se fasse sur une œuvre du début de l’opéra, libre des corsets formels ultérieurs, où les notes et les mots ne sont que la trace d’une vie musicale et théâtrale à réinventer sans cesse à travers l’oralité et tout ce qui fait sens sur un plateau, comme savent si bien le faire, se renforçant mutuellement, Jérôme Correas et Christophe Rauck.

1 commentaire:

MartinJP a dit…

L opéra est effectivement une subtile et complexe alchimie...