vendredi 22 février 2013

Ciboulette fait chanter l'Opéra Comique

Nous sommes en 1923 et l'opérette à la française semble moribonde, définitivement supplantée par les comédies musicales américaines. 

Avec ses amis Robert de Flers et Francis de Croisset, Reynaldo Hahn se dit qu'on ne peut pas laisser faire cela et décide de réveiller la belle endormie. Robert et Francis commencent à écrire un livret, Reynaldo se charge de la partition.
Ciboulette, c'est l'histoire d'une jolie maraîchère d'Aubervilliers, un peu paumée car elle a huit amants mais n'en aime aucun. 

Sa copine lui conseille alors de rencontrer la voyante, une pétulante poissonnière des Halles campée par l'irremplaçable Bernadette Lafont, qui regarde les lignes de sa main et lui prédit, tenez-vous bien, qu'elle trouvera son mari sous un chou, l'enlèvera à une femme qui blanchira d'un coup et recevra une lettre d'amour dans un tambour de basque.

Ciboulette perd évidemment tout espoir, mais comme on est à l'Opéra Comique, tout finit bien sûr par se réaliser, au terme d'une succession de situations plus cocasses les unes que les autres.

L'opérette nous fait rencontrer plein de personnages pittoresques, notamment un certain monsieur Duparquet, fonctionnaire vieillissant et mélancolique, qui nous révèle qu'il se prénomme Rodolphe, qu'il a jadis eu Colline pour ami et qu'une pauvre grisette rendit l'âme un soir dans ses bras. La folle journée de Ciboulette s'arrête alors d'un coup, pause sur image, trou noir : le public écoute la triste histoire, pleure la mort de Mimi et sort son mouchoir pour essuyer une larme furtive.

Reynaldo Hahn connaît bien son répertoire et s'en moque gentiment tout le long de sa malicieuse Ciboulette. Après ce clin d'oeil à La Bohème et peut-être aussi à L'Elixir d'amour, il nous refait en burlesque la scène de la lettre de Werther, met sur scène La Fille du régiment et lance à la fin toute la troupe dans les bras de la Carmen pour un fandango endiablé.

Mais le clou du spectacle, qui déclenche l'hilarité générale, c'est sans doute ce début de troisième acte lorsque surgissent Jérôme Deschamps dans son propre rôle et une extravagante grosse dame en crinoline verte, mi Zaza Napoli mi Florence Foster : déguisé en Comtesse de Castiglione, le metteur en scène lui-même, Michel Fau, glousse et s'amuse comme un petit fou.

Jésus que le monde deviendrait beau si tous ses collègues avaient autant d'humour et de talent !

La distribution est impeccable (excellente Julie Fuchs dans le rôle titre) et l’Orchestre de l’Opéra de Toulon est dirigé de main de maître par Laurence Equilbey, qui paraît bien plus s'éclater à la Salle Favart qu'avec les oeuvres chorales et créations contemporaines austères dans lesquelles on la croyait recluse.

S'il te plait Laurence, reviens l'an prochain nous jouer Les Mousquetaires au couvent et La fille de Madame Angot !

L'Opéra Comique, qui fait toujours bien les choses, avait distribué à chacun d'entre nous une petite feuille avec les notes et les paroles -un peu comme à la messe mais en rigolo. Et entre deux éclats de rire, le public reprend en coeur Muguet, plaisir d'un jour, plaisir d'amour avant d'attaquer la jolie valse qui termine Ciboulette :

Amour qui meurt, amour qui passe, 
amour fragile, tendre et chaud, 
amour d'un nom que l'heure efface, 
oh vieil amour qui fût si beau.

Le rideau tombe, tonnerre d'applaudissements. Mais tout cela ne peut pas s'arrêter aussi vite ? On tape alors dans les mains, on en redemande. D'un coup, Laurence reprend la baguette, et hop, c'est reparti pour un tour, Amour qui meurt, amour qui passe, amour fragile, tendre et chaud... Je vois venir le moment où les mémés qui m'entourent vont me saisir par les bras. 

Mais les lumières s'allument, chacun se lève, met son manteau, ses gants et son cache-nez. Il fait bien froid dehors. Dans l'escalier, on continue pourtant de chanter, jusque sur le trottoir et même sur le quai du métro, Amour qui meurt, amour qui passe, amour fragile...

Ciboulette n'avait plus été donnée à l'Opéra Comique depuis 1959. C'est la soprano Geori Boué qui avait alors chanté le rôle. Elle est aujourd'hui âgée de 95 ans et est montée sur scène le soir de la première. Ciboulette, élixir de jouvence...
 

3 commentaires:

JCMEMO a dit…

Tu ne peux savoir comme j'ai eu plaisir à lire ton article !
Il a réveillé un bien joli souvenir : dans les années 50 (laquelle année ?) j'ai assisté, grace aux JMF-Jeunesses musicales de France) à une représentation, dans ce même Opéra Comique, de cette même Ciboulette , avec....Georie Boué.
Comme c'était bien ! comme j'étais jeune !
Merci à toit et trés beau week-end.
Amitiés
JC

jefopera@gmail.com a dit…

Oui, Ciboulette est toujours aussi belle et j'espère qu'on la reverra vite à l'affiche. Le spectacle a été enregistré et filmé, il faut donc guetter les programmes d'Arte, de Mezzo et les sorties DVD pour le revoir.
Bon week end, amitités
JeF

MartinJP a dit…

Délicieuse Ciboulette, vous avez eu de la chance de pouvoir y aller, c'était déjà complet quand jai voulu avoir des places...'