mardi 4 décembre 2012

Ravel était-il gay ?

Cette question semble avoir passionné le critique américain Benjamin Ivry. Dans un ouvrage que j’ai récemment trouvé aux Puces (Maurice Ravel, a life, Welcome Rain Publishers, 2000), Ivry explique que l'homosexualité cachée de Ravel était au centre de sa vie et donc de son art et qu'elle explique à la fois l'aridité de ses relations humaines et la sensualité de sa musique.
  
Homme discret et pudique, Ravel n'a jamais fait état de ses préférences intimes et l'absence de relation connue avec une femme ou un homme ne cesse en effet d'intriguer.
  
A l’appui de sa thèse, Ivry présente un faisceau d'indices plus ou moins convaincants : Ravel est resté célibataire, il s'habillait comme un dandy et comptait dans son cercle d'amis des gays et des lesbiennes. Jusque là rien de bien affriolant.
  
Reprenant à son compte les démonstrations de Christine Souillard (Ravel, éditions Gisserot, 1998), Ivry explique que Maurice Ravel n’aurait jamais surmonté son complexe d’Œdipe, la preuve en étant les fréquentes références dans son oeuvre au monde des enfants (Ma Mère l’Oye, L’Enfant et les Sortilèges, etc.) et le désespoir dans lequel il fût plongé après la mort de sa mère.
  
Comme tout cela ne va pas très loin, Benjamin Ivry se déguise en Roger Peyrefitte et part à la chasse aux ragots : au cours de l’année 1900, Maurice aurait reçu chez lui ses amis du groupe des Apaches déguisé en ballerine, avec tutu et faux seins. On l'aurait aussi reconnu, quelques années plus tard, au Boeuf sur le toit, matant des gigolos avant de sauter sur la piste pour se lancer avec l’un d’entre eux dans un tango torride.

Quand Ivry voit dans L'Heure espagnole une ode à la puissance phallique exubérante, on sourit un peu mais lorsqu'il nous sert le poncif du Boléro comme métaphore musicale de l'acte sexuel non consommé, on regrette presque que Bo Derek n'ait pas publié ses pensées philosophiques.
  
Le critique américain devient un peu plus intéressant dans son développement sur la fascination de Ravel pour le personnage de Pan : les anciens Grecs, nous dit-il, utilisaient l'expression "en l'honneur de Pan" pour signifier les relations homosexuelles masculines. Mais encore ?
  
Le signe le plus troublant se trouve peut-être dans la mélodie L'Indifférent, ce très beau chant mélancolique en l'honneur d'un séduisant jeune homme, écrit par Tristan Klingsor dans la tradition de la poésie arabe médiévale et que Ravel a mis en musique (c'est la dernière des trois mélodies de Shéhérazade). J’en ai déjà parlé dans un post précédent : http://jefopera.blogspot.fr/2011/07/lindifferent.html
    
A l'inverse, Manuel Rosenthal raconte que Ravel n'était pas insensible aux charmes féminins et avait même recours de temps à autre à ce qu'il appelle joliment les "Vénus de quartier".
     
David Lamaze (Le Cygne de Ravel, éditions Michel de Maule) a relevé, dans la récurrence d’un mystérieux groupe de notes au cœur de plusieurs partitions de Ravel, un discret hommage à une certaine Misia Godebska. Modèle de Renoir, Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard et Vallotton, élève de Gabriel Fauré, amie de Stravinsky et de Coco Chanel, cette créature fût à Paris, nous dit Paul Morand, ce que la déesse Kâlî est au panthéon hindou. Elle fût surtout l'amie fidèle de Ravel tout au long de sa vie. C’est avec elle qu'il fît une longue croisière après son échec au prix de Rome, c'est à elle qu'il offrit une poupée chinoise le soir de la première de Daphnis et Chloé et c'est à sa famille qu'il porta une amitié indéfectible jusqu’à ses derniers jours.

Mais cela suffit-il pour nous renseigner de façon définitive sur l'orientation sexuelle du compositeur ? Hétéro ? Gay ? Bi ? Asexuel ? La biographie du compositeur rédigée par Marcel Marnat (Maurice Ravel, Fayard, 1986), souvent citée comme référence, reste floue sur le sujet et plus les révélations s’accumulent plus le mystère s’épaissit. Et si tout cela, au fond, n'avait guère d'importance ?

5 commentaires:

MartinJP a dit…

Effectivement, tout cela ne fait pas beaucoup avancer le schmilblick....
Mais il reste la musique merveilleuse de Ravel, et c'est bien suffisant.

jefopera@gmail.com a dit…

On est bien d'accord

JCMEMO a dit…

Une facette méconnue (?) de la personnalité de Ravel que tu as déja évoquée...
Intéressant mais :
"Prima la musica, poi le parole"
Amitiés
JC

Manu a dit…

Je toruve que cette question n'est pas dénuée d'intérêt, au contraire, pour deux raisons :
1- Il est évident que la sensibilité sexuelle impacte l'oeuvre et lui donne un éclairage utile à sa compréhension,
2- Il est important de dire haut et fort que tel ou tel grand homme était gay, afin de donner aux jeunes homosexuels (elles) des modèles d'indetification positifs.
Les horreurs débitées par la clique catho-facho ces derniers mois rendent ce travail indispensable.
J'aurai préféré que vous disiez : Oui, Ravel était gay, comme Leonard de Vinci, Michel Ange, Gide, Tchaîkovsky et de très nombreux génies.

jefopera@gmail.com a dit…

Sur Yagg, de très nombreux messages et réactions parfois violentes suite à la parution de cet article. J'ai été vraiment très surpris.

Suis assez d'accord avec vous Manu sur l'intérêt d'évoquer ce sujet clairement et sans fausse pudeur ; il est effectivement important que les jeunes trouvent des modèles, des références positives, car, les événements récents l'ont montré, l'homophobie reste très vivace en France.

Le problème avec Ravel, c'est que les informations sont peu nombreuses, de source souvent contestable, voire contradictoires. L'idée de cet article était peut-être de faire avancer les recherches sur ce sujet, qui, effectivement, a son intérêt et son importance.