jeudi 15 novembre 2012

Pour l'amour de Mahler

Comme beaucoup d'autres, j’ai découvert Mahler avec Mort à Venise et le célèbre adagietto de la 5ème symphonie. 

Je me souviens aussi de la forte impression ressentie, quelques mois après, à l'écoute de la première symphonie. Je devais être à peine adolescent. Parti en vacances dans le midi, j’avais emporté un petit poste de radio que mon oncle m’avait offert pour mon anniversaire et grâce auquel je pouvais écouter Concerto pour transistor, une émission qu’Eric Lipmann présentait le samedi soir assez tard sur Europe 1. Et à laquelle je dois une bonne partie de mes premières émotions musicales.

Lipmann avait passé le troisième mouvement, cette marche funèbre fantasque et assez angoissante en ré mineur (la tonalité du Requiem de Mozart) sur le thème de Frère Jacques. Il expliqua que l’inspiration de ce morceau était venue au compositeur du souvenir d’une image du dessinateur autrichien Moritz von Schwind, familière à tous les enfants allemands et autrichiens, L’Enterrement du chasseur (Wie die Tiere den Jäger begraben) qui montre les animaux de la forêt portant en cortège la dépouille de leur ennemi à fusil. Cette histoire, mais surtout la musique de Mahler me fît alors un effet saisissant. En tout cas sans commune mesure avec le lapin de Chantal Goya…

Peu de temps après cette découverte, un hasard du calendrier fît que les énergumènes de La Tribune des critiques de disques inscrivaient cette oeuvre à leur programme. A l’issue d'une confrontation haute en couleurs, la version de Karel Ancerl avec la Philarmonie tchèque était définitivement élue "référence". Haut la main devant Walter, Solti et Bernstein.

Dès le lendemain, je m'étais rendu rue Gambetta, chez le vieux disquaire à blouse blanche de la Librairie des Etudiants. Ze vais voir mais ze vous promets rien me dit-il d'un air aussi sceptique qu'embarrassé. Mais au bout d'un bon quart d'heure, je le vis sortir triomphant de son capharnaüm, brandissant une pochette de 33 tours verdâtre, recouverte d'une bonne couche de poussière et toute écrite en tchèque : Ze l'ai trouvé !

C'est vrai qu'il zozotait assez fort et je ne peux m’empêcher de sourire quand je le revois m’apporter sa trouvaille, affirmant l’index levé  : ze vous assure, seuls les tseks savent zouer cette musique.

Je me suis dit qu’il avait peut-être lui-aussi écouté l’émission, tout en restant intimement persuadé que son excellent zuzement n’avait pas besoin de l’avis des critiques professionnels.

Comme on ne trouvait pas d’autres enregistrements de Karel Ancerl, je me suis constitué au fil des années et des soldes une intégrale hétéroclite et cosmopolite, la 3ème par Abravamel, la 4ème par Horenstein, un Maazel par ci, un Karajan par là. Puis j'ai abandonné l’écoute des symphonies de Mahler, attiré par d’autres répertoires, notamment à l’opéra. Peut-être aussi parce que j'étais un peu sur ma faim avec ces interprétations. Le vieux disquaire avait certainement raison : uniquement des chefs tchèques !

Tout ceci m'était plus ou moins sorti de la tête jusqu’à ce que je tombe, il y a quelques mois, sur l’intégrale que Rafael Kubelik a gravée à la fin des années 60 chez Deutsche Grammophon, avec l’Orchestre de la Radio bavaroise.

Fils du grand violoniste Jan Kubelik, Rafael nait le 29 juin 1914 à Bychory, une des villes où Mahler passa une partie de sa jeunesse. Il étudie au conservatoire de Prague, est nommé très jeune directeur du théâtre national de Brno, puis, en 1942, directeur musical à la Philharmonie tchèque, succédant à Vaclav Talich.

À l'arrivée des communistes, il s'exile en Angleterre puis part aux Etats-Unis. Il devient alors directeur musical de l'Orchestre symphonique de Chicago. de retour en Europe en 1961, il est nommé directeur musical de l'Orchestre de la Radio bavaroise, poste qu'il occupera pendant près de 20 ans avant de se retirer en Suisse, où il décède en 1996.

On trouvera sans doute des orchestres plus virtuoses et des prises de son plus modernes mais pour moi, si d’autres ont peut-être fait aussi bien, personne n’a jamais fait mieux.

Bien sûr, il y a cette grande fidélité au texte, ce souci du détail, cette expressivité à la fois généreuse et toujours maîtrisée, ces tempos rapides qui rythment les mouvements vifs et empêchent les mouvements lents de verser dans le pathos. Mais ce qui frappe le plus à l’écoute de ces enregistrements, c’est le sentiment à la fois ému et serein d’être face à quelque chose qui relève de la certitude, de la vérité, car je crois sincèrement que toute œuvre possède sa vérité.

Kubelik maîtrise et comprend parfaitement les symphonies de Mahler, bien sûr, on le sait. Mais plus que cela, ce qu'on perçoit à l'écoute des disques, c'est tout l'amour qu'il leur porte. Et finalement, c'est peut-être là que se cache la vérité d'une œuvre, dans l’amour qu'on lui donne.

6 commentaires:

JCMEMO a dit…

C'est également Visconti qui m'a fait découvrir Malher (c'était donc au début des années) bien tard puisque j'approchais déja la quarantaine, Oh la la !
Je vais vérifier, mais , à ma grande honte, je ne crois pas avoir de disque de Mahler...
Je note donc Kubelik...
Amitiés

Anonyme a dit…

moi aussi. Version a découvrir donc

MartinJP a dit…

Je ne suis pas sûr que l'art des tchèques suffise à me faire apprécier les lourdes et prétentieuses symphonies de Gustav Mahler.

JimEvry a dit…

Bernstein, Bernstein, Bernstein..rien dautre

jefopera@gmail.com a dit…

Les goûts et les couleurs.....

UnauditeurFM a dit…

Merci de m'avoir fait découvrir ces interprétations pleines de vie et très émouvantes.
Vous aviez tapé dans le mille : récemment, une émission de La Tribune des critiques des disques sur la 5ème symphonie a retenu la version de Kubelik. La concurrence était prestigieuse : Solti, Bernstein, Fisher et même le jeune Dudamel (arrivé second, avec un très beau CD).
bien cordialement