mercredi 21 novembre 2012

An die Musik

Ecrire sur la musique c'est comme danser sur l'architecture. Je n'arrive décidément plus à me souvenir de l'auteur de cet aphorisme, qui nous invite, sinon au silence, au moins à la modestie.

La musique est déjà un langage, bien sûr, et sans doute le plus puissant de tous les langages, en tout cas le seul qui parvienne à traduire les mouvements les plus profonds de notre âme. 

Je relisais hier quelques pages du Monde comme volonté et comme représentation, dans lesquelles Schopenhauer exprime tout cela avec beaucoup de justesse :

Pour lui, la musique nous donne ce qui précède toute forme, le noyau intime des choses, elle est le plus profond et le plus puissant de tous les arts...

La musique ne cesse de nous charmer jusque dans ses accords les plus douloureux, et nous prenons plaisir à entendre les mélodies même les plus plaintives nous raconter dans leur langage l’histoire secrète de notre volonté, de toutes ses agitations, de toutes ses aspirations avec les retards, les obstacles, les tourments qui les traversent... 

Même quand elle est jointe aux bouffonneries les plus plaisantes et les plus extravagantes d’un opéra comique, la musique n’en conserve pas moins la beauté, la pureté, la noblesse de son essence...

Il y a dans la musique quelque chose d’ineffable et d’intime : aussi passe-t-elle près de nous semblable à l’image d’un paradis familier quoiqu’éternellement inaccessible ; elle est pour nous à la fois parfaitement intelligible et tout à fait inexplicable ; cela tient à ce qu’elle montre tous les mouvements de notre être, même les plus cachés, délivrés désormais de la réalité et de ses tourments.

Richard Wagner, sur qui Schopenhauer eût une grande influence, résuma le propos du philosophe en une formule restée célèbre : la musique commence là où s'arrête le pouvoir des mots.

Alors, à quoi bon ajouter des phrases à ce que la musique exprime si bien ?

Quand on écrit sur la musique -et c'est souvent le même problème lorsque l'on s'exprime sur toutes les autres formes d'expression artistique, il faut, me semble-t-il, essayer d'éviter deux écueils : la paraphrase -répéter plutôt mal ce que les notes expriment plutôt bien- et l'amphigouri musicologique -étaler sa science dans du charabia inintelligible au commun des mortels.

Anatole France disait que le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d'oeuvre et c'est sans doute vers cet objectif qu'il faut tendre, en dépassant d'ailleurs le strict point de vue critique et en maintenant un subtil équilibre entre l'évocation de l'oeuvre et l'exposition de son intimité.

Mais au delà de tout cela, la volonté d'écrire sur la musique me parait obéir à un objectif beaucoup plus intime.

L'impulsion dominante, quand on rencontre la beauté, est le désir de la retenir, la posséder et lui donner de l'importance dans notre vie, en la comprenant, en prenant conscience des facteurs, notamment psychologiques, qui la rendent possible. 

Peindre en mots, je crois, aide à consolider nos impressions de beauté. Aussi, plutôt que de décrire l'oeuvre, de tenter de l'expliquer, il me semble plus intéressant de retracer l'impression psychologique laissée par son écoute. Comprendre pourquoi cet air ou ce mouvement de sonate nous a ému nécessite en effet de dépasser l'analyse intrinsèque du morceau, sa ligne mélodique, sa construction, pour essayer de savoir quel sont les ressorts psychologiques, la disposition d'esprit qui a permis que la magie opère à ce moment précis.

L'effort de formulation permet non seulement de revivre l'écoute, mais aide aussi beaucoup à préciser la pensée en essayant de la formuler de la façon la plus juste possible. Bien dessiner les contours du souvenir permet de le mieux fixer et d'en jouir plus longtemps. C'est peut-être au final assez égoïste, mais c'est, je crois, l'essentiel.




An die Musik, lied de Schubert sur un poème de son ami -et presque homonyme- Franz von Schober, chanté ici par Fritz Wunderlich.

O toi, art tout de noblesse,
 que de fois, en ces tristes heures
 où la vie resserrait son étau,
 m'as-tu réchauffé le coeur,
 m'as-tu transporté dans un monde plus clément !

Souvent, un soupir échappé de ta harpe,
 un doux accord céleste
 m'a ouvert d'autres cieux.
 O toi, art tout de noblesse, sois en remercié !

3 commentaires:

Anonyme a dit…

super très intéressant
merci

MartinJP a dit…

Très bel article, je vous en félicite, le ton en est juste et le verbe choisi ; vous avez trouvé les bons mots pour décrire autant que faire se peut les grandes émotions que nous procure la musique.
L'exercice n'était pas vain.
Amicalement

jefopera@gmail.com a dit…

Merci, c'est très gentil, cela faisait un moment que je voulais "mettre au propre" quelques notes de lecture et réflexions sur le sujet....