samedi 8 septembre 2012

Paroles et musique : Capriccio à l'Opéra de Paris


Capriccio, de Richard Strauss, est à l'affiche de l'Opéra de Paris jusqu'au 27 septembre, dans une reprise de la sublime mise en scène de Robert Carsen. Philippe Jordan est à la baguette, Michaela Kaune chantera la Comtesse, Joseph Kaiser sera Flamand et Adrian Eröd Olivier.

Je serai mardi soir à Garnier pour aller écouter et voir cette oeuvre que j'adore, pour moi l'un des plus belles et des plus touchantes de tout le répertoire. 

C'est aussi l'une des plus importantes et j'ai bien peur qu'elle ne soit la dernière. Bon, c'est sûr, je vais passer pour un vieux réactionnaire. Mais je ne peux jamais écouter la scène finale de Capriccio sans imaginer, comme dans un dessin animé de Walt Disney, le livre se refermer à la fin de l'histoire. Ecoutons la Fleming :


Le livre de l'opéra s'était ouvert à Florence, à la fin du XVIème siècle, chez Giovanni Bardi, comte de Vernio. Une douzaine d'érudits ont l'habitude de se réunir en cénacle. Ils sont poètes, philosophes ou musiciens et forment la Camerata Academia. Souvent, leur débats tournent autour de la musique et de ses rapports avec la poésie.

A cette époque, la musique sérieuse, essentiellement polyphonique, a atteint un degré extraordinaire de complexité et les compositions relèvent souvent davantage de l'exercice mathématique que de l’expression musicale. Ce n'est pas trop gênant dans la liturgie car les fidèles connaissent généralement par cœur les textes sacrés. Mais en matière de chant profane (il s'agit essentiellement de madrigaux), les mots se noient dans l'enchevêtrement des lignes mélodiques et les textes sont inintelligibles.

Les hommes de la Camerata cogitent sur le sujet et se mettent d'accord pour essayer de revenir à l'idéal du théâtre et de la prosodie antiques. Pour cela, il leur parait nécessaire d'atteindre un équilibre entre texte et musique : afin que la poésie soit compréhensible, le chant doit redevenir une monodie accompagnée par les instruments, un récitatif chanté. L'opéra vient de naître.

Au fait, pourquoi opéra ? La nouvelle forme d'expression est conçue comme une synthèse d'arts, où le recul de la musique est compensé par l'apport de la poésie mais aussi de la danse et de la décoration. Pluriel du latin "opus", qui signifie "oeuvre", l’opéra est donc la réunion des arts. D'où bien sûr, la nécessité d'un équilibre entre chacun d'entre eux. 

Si l'Euridice de Peri, puis L'Orfeo de Monteverdi, sont généralement considérés comme les premiers opéras, il faudra cependant attendre quelques décennies pour qu'une oeuvre atteigne l'idéal d'équilibre souhaité et formalisé par la Camerata. Ce sera Le Couronnement de Poppée, dont j'ai souvent parlé sur ce blog.

Donc, à l'origine, comme dans une autre histoire, il y a d’abord le verbe. Prime le parole. Par la suite, à mesure que se développe la virtuosité de chanteurs, la situation va se renverser et la musique revenir au premier plan, jusqu'à l'apothéose du bel canto. Prima la musica. Mais la parole n'a pas dit son dernier mot. Depuis la réforme de Gluck, à la fin du XVIIIème siècle, elle attend patiemment son heure. Wagner la lui donnera avant qu’elle triomphe, avec Debussy, dans Pelléas et Mélisande.

Jusqu'à ce qu'un vieux monsieur, dans la tourmente de la seconde guerre, nous raconte et fasse écouter une belle histoire qui résume tout. 

Nous sommes à Paris, au XVIIIème siècle, dans le salon d'une charmante comtesse qui, à l'instar de Bardi, réunit quelques amis pour débattre des rôles respectifs de la musique et de la poésie. La comtesse est aussi amoureuse mais elle aime autant son jeune poète, Olivier, que Flamand, son beau musicien. Pourra-t-elle choisir entre les deux ? Non bien sûr.

Derrière l’allégorie, Richard Strauss, 300 ans après Le Couronnement de Poppée, écrit avec Capriccio la dernière page d'une des plus belles histoires de la civilisation occidentale, celle de l'opéra, à un moment où la culture européenne semble sur le point de disparaître définitivement dans les ruines de la guerre. Sur la forme, cette "conversation musicale", comme l'a intitulée le compositeur, est un retour merveilleux à l’équilibre parfait qu’avaient voulu les premiers compositeurs. Sur le fond, elle est un chant du cygne, un adieu aussi somptueux que bouleversant à une forme d'expression artistique qui semble sombrer avec toute la civilisation occidentale.

De 1642, année de la création du Couronnement jusqu’à 1942 qui vit naître Capriccio, trois siècles d’aventures, de péripéties et de rebondissements. Des dizaines de milliers d’opéras, la plupart oubliés, d’autres si célèbres que l’on en fredonne encore les airs un peu partout. Les styles s’enchaînent, baroque, classique, bel canto, romantique, sérialisme. Et les querelles esthétiques prennent un tour souvent aussi hystérique que le caractère des divas.

Mais dans cette tourmente, une constante, véritable règle d’or qui ne me semble souffrir aucune exception : les plus grandes réussites sont toujours des œuvres où s’équilibrent à la perfection l’action dramatique et la construction musicale. Paroles et musique. Ou peut-être bien musique et paroles...

4 commentaires:

JCMEMO a dit…

Je te souhaite autant de bonheur que j'en ai eu à la retransmission du MET d'avril 2011 avec fleming.
J'attend avec impatience tes impressions.
Merci pour ton excellent article.
Amitiés
PS : il semblerait que le ecce homo du Caravage soit à l'expo de Montpellier !!!!!!!!

jefopera@gmail.com a dit…

C'est vrai que sans la Fleming, ce ne sera plus pareil.

Comme je pars prochainement à Toulouse, j'irai voir l'expo ; j'irai aussi faire un tour à Montpellier.

JCMEMO a dit…

J'espère que tu as passe une excellente soirée à Garniérite...
Nous découvrons Gènes ce jour : premiere impression tres favorable : une vraie ville avec des vrais gens (bien loin de Menton)
Amicalement et merci .!

jefopera@gmail.com a dit…

La soirée était superbe, spectacle proche de la perfection, très émouvant, mise en scène et décors somptueux....

Très heureux que Gênes te plaise bien, c'est une ville très attachante, pas trop envahie par les touristes, pleine de palais de toute beauté. Si tu as le temps, il faut aller voir le Palazzo Spinola, un peu en-dehors des sentiers battus mais vraiment très intéressant.