mercredi 12 septembre 2012

Capriccio

Lorsque j'étais étudiant, j'avais un ami passionné de cinéma qui passait la plupart de ses journées à la Cinémathèque, alors installée au Palais de Chaillot. Un jour, je lui ai demandé quel était son film préféré. Il me répondit sans hésiter qu'il en aimait beaucoup mais qu'un seul lui procurait toujours la même émotion, La Nuit américaine de François Truffaut. Au point même, m'affirma-t-il, que lorsqu'il entendait les premières mesures de la musique du film, il sentait venir les larmes.

Je trouvai tout cela assez curieux, partagé entre la vague jalousie que suscitent les expériences fortes vécues par les autres et un léger sentiment de condescendance devant ce qui m'apparaissait relever de la sensiblerie. 

Je n'y avais plus guère repensé jusqu'à hier soir, sortant du Palais Garnier les yeux humides.

Christian Merlin (Strauss mode d'emploi, L'avant Scène Opéra, 2007) relève avec justesse que dans Capriccio de Richard Strauss, tout est double : opéra classique et moderne, abstrait mais émouvant, comique mais sérieux. Tout est déjà double dans le phénomène du miroir, dont le motif clôt l'opéra. Il y a quelque chose de pirandellien dans cet opéra où les personnages jouent des personnages qui jouent des personnages, où le chant dans le chant. Opéra sur l'opéra montrant des personnages en train d'écrire sur l'opéra. Ce deuxième degré pourrait être un frein à l'émotion. Le miracle est que Strauss parvient à nous faire monter les larmes aux yeux.

La magie de la mise en abyme, à l'opéra comme au cinéma, est peut-être là : nous émouvoir en nous parlant de la forme d'expression qui nous émeut le plus. Géniale synthèse de la forme et du fond qui atteint un degré de vérité bouleversant.

Capriccio n'est pas une oeuvre difficile, sèche, intellectuelle, comme on peut encore l'entendre dire. C'est un opéra amusant, d'une finesse inouie, qui pétille d'intelligence et de subtilité. Dans l'écriture orchestrale, Strauss multiplie les clins d'oeil, les citations, voire les auto-citations, et on est beaucoup plus près de Falstaff que de Salomé ou de La Femme sans ombre.

Et quand sur scène, orchestre, chanteurs, mise en scène et décors épousent la perfection, comme hier soir à Garnier, il est bien difficile de redescendre sur terre pour sécher ses larmes et de trouver des mots qui ne soient pas triviaux.

2 commentaires:

JCMEMO a dit…

Magnifique soirée donc : je suis heureux pour toi et comprend ton bonheur à travers ce compte rendu plein d'emotion.
À bientôt

MartinJP a dit…

Il ne me reste donc plus qu'à découvrir Capriccio, car votre enthousiasme me rassure.