lundi 7 mai 2012

Dernière séance à Poitiers

Un peu par hasard, je tombe hier sur quelques posts et articles évoquant le sort incertain, voire la mort prochaine d'un lieu cher à mon coeur, le Théâtre de Poitiers.

Inauguré en décembre 1954, oeuvre de l'architecte Lardillier, l’ancien théâtre de Poitiers ne sera plus qu’une coquille vide en août prochain, les spectacles étant désormais donnés dans un vilain cube de béton ouvert en 2008, non loin de l'ancien Carmel.

On peut le trouver laid, il était certainement trop petit et incommode, mais c'est là que j'ai assisté à ma première représentation d'opéra, et pas n'importe quoi, Le Nez de Chostakovitch. Oh, ce n'est pas pour faire snob, non, c'est juste que le directeur des Rencontres Musicales de l'époque, contraint par l'étroitesse de la scène et l'absence de fosse, ne pouvait monter que des opéras à effectif orchestral réduit. Et l'oeuvre de Chostakovitch était semble-t-il l'une des rares à répondre aux critères dictés par les lieux.

Du Nez, je ne garde aucun souvenir sinon un ennui profond, heureusement ponctué par les fous rires et coups de coude de mon ami Christian qui tuait le temps en contemplant le ballet d'une grosse mouche tournant autour de la choucroute odorante et laquée de l'opulente dame en mauve assise devant nous.

L'année d'après, Le Barbier de Séville était à l'affiche. Chic, me dis-je, Figaro ci Figaro là, Una voce poco fa, l'air de la calomnie, que du bonheur ! J'aurais quand même dû me méfier, car la scène qui pouvait à peine accueillir les 10 musiciens du Nez était bien incapable de recevoir un orchestre, même amaigri, et si l'on nous servit bien un Barbier, ce ne fût pas celui de Rossini mais celui de Paisiello. Un clavecin, quelques cordes et quelques bois bien serrés les uns contre les autres formaient l'orchestre. Cette fois le spectacle me plût beaucoup, la musique était belle, les chanteurs excellents et la mouche qui faisait tant rire Christian avait délaissé la tignasse de la grosse dame en mauve.

Comme il faisait aussi cinéma, on disait à Poitiers "je vais au Théâtre" lorsqu'on allait y voir un film, et l'on se demandait toujours quel film "on joue au Théâtre".

J'y ai tellement de souvenirs, France Clidat jouant la sonate de Liszt devant un public subjugué, Miguel Angel Estrella à peine sorti des geôles argentines tirant des larmes à tout le monde avec une Ballade de Chopin (Mademoiselle de Casalis, qui avait l'âge d'avoir connu le compositeur, suivait la partition sur les genoux avec un face-à-main) et les couacs à répétition de l'orchestre Poitou Charentes, la grande rétrospective Fellini...
Ségolène ne présidait pas encore la région, laquelle n'existait d'ailleurs pas vraiment car tout cela, c'était avant 1982 et les lois de décentralisation.

C'était l'époque où l'on allait acheter des 33 tours chez un vieux monsieur à blouse blanche un peu zozotant, à la Librairie des Etudiants, rue Gambetta. Ce vieux monsieur dont nous avons, avec autant d'amusement que de tendresse, évoqué récemment le souvenir avec mon ami blogueur et compatriote poitevin Jean-Pierre Rousseau. 

Mais revenons à notre théâtre, à mon théâtre.
  
Son architecture est un témoin remarquable des années 40 et 50, un style que j'aime beaucoup, ce qui amuse Jean-Laurent. Surtout, dans son hall, se trouve un immense miroir en verre églomisé par Robert Pansart, un des verriers majeurs de la période 1930-1960, connu notamment pour avoir réalisé une bonne partie des décors du paquebot France. La technique très ancienne du verre églomisé consiste à fixer une mince feuille d'or ou d'argent sous le verre ; le dessin est exécuté à la pointe sèche et maintenu par une deuxième couche ou une plaque de verre.

Cette bonne ville de Poitiers n'a vraiment jamais eu de nez (c'est le cas de le dire) en matière architecturale. Après avoir détruit au XIXème siècle ses arènes, qui étaient parmi les plus grandes de France, saccagé un siècle plus tard des mosaïques romaines inestimables au cours de la construction des halles puis hérissé le centre historique de verrues aussi laides les unes que les autres (Centre Mendès-France, Médiathèque François Mitterand, Commissariat de police, etc.), elle s'apprête aujourd'hui à laisser mourir son vieux théâtre, qui comme le cinéma de la Dernière Séance dans la chanson d'Eddy Mitchell, risque fort, s'il n'est pas rasé, de finir en building supermarché....

8 commentaires:

JPR a dit…

Décision incompréhensible, et pas seulement pour des raisons de nostalgie ! Je me rappelle moi aussi les premières "Rencontres musicales" de Poitiers, et dans cette salle, sur cette petite scène, Christian Ferras, Georges Cziffra, Alexis Weissenberg, Rostropovitch, vous en voulez d'autres?
Pourquoi détruire cet ouvrage caractéristique des années 50? Après Le Printemps, juste en face, qu'on a laissé s'enlaidir puis fermer (même si le bâtiment était loin d'avoir la même qualité architecturale que le Théâtre) ? Poitevins, réveillez vous !

jefopera@gmail.com a dit…

C'est vraiment incompréhensible en effet. Il y a certainement une solution pour sauver ce lieu. La ville ne me semble pas si riche en lieux de spectacles ou salles de conférences.
On devrait enfin tirer les leçons des erreurs commises dans les anénes 60 et 70 en matière de patrimoine.

JCMEMO a dit…

Un beau texte émouvant !
Tous nous avons "une dernière séance" qui trotte dans la tête.
Bonne journée.

jefopera@gmail.com a dit…

Et maintenant la Grande Poste ! Au secours, Ceaucescu revient :

http://www.mesopinions.com/Sauvegarde-du-Hall-de-la-Grande-Poste-de-Poitiers--Vienne--petition-petitions-985f8230d7411ec1e4912ae6348ae4be.html

MartinJP a dit…

Honte aux édiles poitevins !

jefopera@gmail.com a dit…

Aux dernières nouvelles, le théâtre serait sauvé mais changerait de vocation. Dossier à suivre.

François a dit…

Eh oui, la ville n'est pas si riche mais le grand projet du maire depuis la fameuse place Ceaucescu jusqu'au plan de circulation impose ces changements... en attendant, il était sensé être fermé depuis la rentrée, mais nous sommes quand même allés au ciné dedans une fois de plus. Dimanche soir, c'était Cherchez Hortense. Espérons que ça ne ferme pas de sitôt.

jefopera@gmail.com a dit…

Merci François pour ces nouvelles quand même un peu rassurantes. Il faut malgré tout rester vigilant....