mardi 10 avril 2012

Dialogue avec une muette

Jef : Mon dieu qu'il fait chaud !

La Muette : A qui le dites-vous, moi qui dois aller tout à l'heure danser sur scène. Enfin, danser, pas vraiment, plutôt me contorsionner dans une espèce de transe. On va me prendre pour une hystérique, je ne suis pourtant pas la Salomé. Ah, je puis vous assurer que ce n'est pas ce que je voulais faire, mais vous savez, les metteurs en scène et leurs idées bizarres...

Jef : Vous dansez ?

La Muette : Il faut bien que je fasse quelque chose, je dois être la seule héroïne d'opéra qui n'ouvre pas le bec de la soirée.

Jef : Non ?

La Muette : Je vous l'assure.

Jef : C'est une histoire belge ?

La Muette : Vous ne pensez pas si bien dire. Personne ne se souvient que c'est moi qui ait déclenché la révolution belge de 1830. Essayez d'imaginer : le 25 août 1830, après un triomphe à Paris deux ans plus tôt, je suis représentée à Bruxelles. Après le grand air du 2ème acte, Amour sacré de la patrie, le public en rage sort dans les rues, est rejoint par des centaines de personnes ; on se saisit d'armes, Bruxelles est mise à sac et l'indépendance est proclamée le 4 octobre. Pas mal pour une pauvre muette. Il est vrai que les bruxellois se reconnaissaient bien dans mon histoire de révolte du peuple napolitain contre les espagnols.

Ecoutez-moi :

Mieux vaut mourir que rester misérable ! 
Pour un esclave est-il quelque danger ? 
Tombe le joug qui nous accable 
Et sous nos coups périsse l'étranger ! 
Amour sacré de la patrie, 
Rends nous l'audace et la fierté ; 
À mon pays je dois la vie ; 
Il me devra sa liberté.

Jef : Bravo ! Vous chantez ma foi fort bien pour une muette. Cela compense un peu l'oubli dans lequel l'histoire de la musique vous a fait tomber.

La Muette : Vous êtes désagréable, monsieur, et vous ne connaissez rien. Je ne sais pas pourquoi je continue de vous parler.

Jef : Reconnaissez pourtant, chère madame, que l'on ne vous voit plus guère sur scène depuis 100 ans. Et guère plus dans les bacs à disques. Quant à Esprit Auber, votre compositeur, sans la station de RER qui porte son nom....

La Muette : Quand même, je suis montée sur scène plus de 500 fois à Paris jusqu'en 1882 et des milliers de fois à l'étranger et en province. Je serai bien curieuse de savoir qui peut en dire autant.

Jef : Belle performance en effet. Mais aujourd'hui, sans vouloir vous déplaire, chère madame, vous êtes rangée au rayon des curiosités et sans l'Opéra Comique et La Monnaie de Bruxelles, des milliers d'amateurs auraient fini leurs jours sans vous connaître.

La Muette : Et ce serait tant pis pour eux. Des amateurs, vous les avez vus à côté de vous, ces demi notables de chef lieu de canton habillés au "décrochez-moi ça", trainés par bobonne à la salle Favart et privés d'une bonne soirée foot bière ? Vous appelez cela des amateurs ? Moi, monsieur, des amateurs, des vrais, j'en ai eu plus qu'aucune oeuvre ne pourra en avoir. A commencer par Richard Wagner, qui m'aimait d'une passion sans limites.

Jef : Vous n'êtes pourtant pas vraiment son genre.

La Muette : Qu'en savez-vous, jeune blanc-bec ? Je suis sans doute l'un des opéras les pus importants de l'histoire de la musique. Et Richard, lui, le savait très bien.

Jef : Ah bon ? Et pourquoi donc ?

La Muette : Parce que j'ai lancé un style, un style qu'ont adopté Rossini, Donizetti et Verdi dans plusieurs de leurs plus beaux opéras, un style d'où Wagner est sorti, un style sans lequel Berlioz n'aurait jamais écrit Les Troyens ni Gounod son Faust.

Jef : Et quel est donc ce style ?

La Muette : Mais le Grand Opéra, monsieur, le Grand Opéra à la française. Vous devriez le savoir, vous qui vous targuez de connaitre l'art lyrique.

Jef : Vous parlez du style à la Meyerbeer ? Mais enfin ma pauvre dame, plus personne ne s'intéresse à cela, c'est complètement dépassé ces 5 actes avec ballet obligé, fanfares, marches et défilés, grands effets de foule, trompettes et tambours, ploum ploum tagada tsin tsouin.... 

La Muette : Vous êtes franchement déplaisant, freluquet. Dites plutôt que vous n'y entendez rien. Ah vous me faites bien rire, les mélomanes du XXème siècle qui vous pamez sur des niaiseries baroques ennuyeuses comme la pluie et ignorez tout de votre patrimoine.

Bon, je vous laisse car on m'appelle sur scène. J'ai perdu trop de temps avec vous. Essayez, pour une fois de ne pas écrire trop de sottises dans votre article. Enfin, si l'envie vous prend de venir me revoir, je suis à la Salle Favart jusqu'au 13 avril, servie par d'excellents chanteurs, un bel orchestre et de très beaux danseurs qui ne vous cacheront rien de leur anatomie.

Ah, je vois déjà briller vos yeux, vieux cochon ! Cette fois je me sauve, je suis en retard.

3 commentaires:

JCMEMO a dit…

Bravo pour ton dialogue savoureux : Je me suis "régalé" !J'avoue que je n'avais pas beaucoup entendu parler (de) la Muette de Portici.
Vive donc le grand opéra à la française !
(Emma Dante, la sicilienne, avait fait une mise en scéne (contestée) de Carmen à la Scala sous la direction de Barenbaum, avec un certain Kaufmann en don José))
Trés amicalement

jefopera@gmail.com a dit…

Merci. je ne connais pas la mise en scène d'Emma Dante, mais j'imagine que Jonas Kaufmann devait être excellent !
amitiés
JF

Rigoleeto a dit…

Excellent !