dimanche 26 février 2012

Danseuses de Delphes

Delphes, photo Jefopera
C'était il y a bien longtemps, en haut du Mont Olympe. Entre deux orgies de Ferrero, les dieux se mirent en tête de déterminer l'emplacement du centre du monde. Chacun avait bien évidemment son idée sur la question et la discussion tourna en foire d'empoigne. Pour mettre tout le monde d'accord, Zeus envoya deux aigles, l'un à l'Orient, l'autre à l'Occident.

Les deux aigles volèrent longtemps, longtemps, puis se rencontrèrent au-dessus de Delphes. Zeus laissa alors tomber une pierre, que les Grecs baptiseront ensuite l'omphalos, le « nombril du monde ». Le centre du monde était trouvé.

Le musée de Delphes présente ce qui pourrait en être une copie.

Zeus confia la garde du sanctuaire à un serpent géant, nommé Python, fils de la déesse terre Gaïa. Python était doué du pouvoir de divination mais aussi d'un appétit colossal, qui lui faisait dévorer tous ceux qui s'approchaient.

Désireux d'établir un oracle pour guider les hommes, le jeune Apollon, fils des amours adultérins de Zeus et de la belle Leto, tua Python avec son arc et s'appropria l'oracle. Il faut dire qu'il avait de bonnes raisons d'en vouloir au gros reptile qui, sur l'ordre d'une Héra encore une fois cocue et  furibarde, avait pourchassé partout la pauvre Leto lorsqu'elle était enceinte du dieu et de sa jumelle Artémis.

Apollon le tua d'une flèche, s'empara de son pouvoir et décida de faire de ce lieu le centre universel de son culte. J'ai l'intention de bâtir ici-même un temple magnifique, dit-il dans l'hymne homérique, oracle pour les hommes qui, sans cesse, pour me consulter, conduiront à mes autels de parfaits hécatombes.

Le temple est toujours là, au coeur d'un site magnifique que j'ai découvert il y a quelques jours, avec beaucoup d'émotion, un bel après-midi de février frais et ensoleillé.

Delphes, photo Jefopera
Pour trouver des prêtres, Apollon prit la forme d'un dauphin, dérouta un navire crétois et demanda aux marins de devenir ses servants. C'est l'origine du nom de Delphes. Apollon fonda aussi les Jeux Pythiques (plus ou moins équivalents des Jeux Olympiques) qui, tous les quatre ans, devaient commémorer sa victoire sur Python.

Le sanctuaire de Delphes devient alors le centre spirituel du monde grec. La parole du dieu y est transmise aux hommes par l'intermédiaire de la Pythie, dont la tradition antique fait une jeune vierge inculte, installée sur un trépied placé dans une fosse, juste au-dessus d'une fissure d'où s'échappait un gaz naturel aux vertus euphorisantes.

Un des prêtres assistait la Pythie, notamment en traduisant ses paroles afin que l’oracle rendu soit compréhensible. Il faut dire que les sentences étaient souvent obscures et pouvaient, un peu comme celles de Madame Irma, être interprétées pour dire tout et son contraire. Paradoxalement, c'est ce qui faisait leur force et permettait à chaque consultant de bien réfléchir par lui-même au problème et de faire jouer sa liberté d'appréciation et de décision. C'est pour cela que l'on considère souvent Delphes comme le centre, le creuset spirituel, non plus du monde mais de la civilisation occidentale, fondée sur le libre arbitre de l'être humain et non sur sa soumission aveugle aux dieux, aux livres et au destin. Dieu du soleil, de la beauté et de la musique, Apollon était aussi celui de l'intelligence.

Bon, tout cela nous entraîne un peu loin, revenons au site pour finir en musique, comme il se doit.

En 1894, les archéologues de l'Ecole Française d'Athènes déterrent une étrange statue qui apparaît appartenir à une colonne de plus de 12 mètres au sommet de laquelle s'adossent trois figures féminines hautes de 2 mètres, soutenant un trépied de bronze. Les pieds nus, suspendues en l'air et le bras levé, elles ressemblent à des danseuses, d'où le nom qui leur a été donné.

Au cours d'une visite au Louvre, Claude Debussy découvre une photo de ces statues. Fortement impressionné par le mystère qui s'en dégage, il écrit le premier de ses Préludes et l'intitule Danseuses de Delphes.

Il s'agit d'une lente sarabande, à 3 temps (3 danseuses), au ton hiératique et aux harmonies recherchées. Marguerite Long raconte que Debussy jouait ce morceau lentement, avec une exactitude presque métronomique, de sorte que les figures du bas-relief évoqué devenaient plus prêtresses que danseuses, ce qui, finalement correspond parfaitement à la vérité.


2 commentaires:

JCMEMO a dit…

Je garde également un souvenir ému de Delphes, sans doute le site que j'ai le plus aimé en Grèce...
Bel article qui se termine magnifiquement en musique.
Amitiés

MartinJP a dit…

La visite de Delphes est en effet inoubliable et votre article me touche beaucoup par sa justesse et comme toujours avec vous, les choses finissent en musique.

Ce qui me surprend est le fait que vous avez toujours une œuvre musicale ou un opéra à nous servir sur tout sujet.