dimanche 29 janvier 2012

Cougar oubliée

En rangeant ce matin des documents sur mon PC, je retrouve un post que j'avais rédigé il y a tout juste un an ; puis je suis parti en Malaisie et l'ai oublié au fond d'un répertoire. Bon, en le relisant, je me dis que ce n'était pas bien grave : ce billet évoquait la quasi résurrection, à Carnegie Hall, d'un opéra oublié, visiblement assez soporifique, que personne n'entendra sans doute jamais plus et dont il n'existe aucun enregistrement. C'est sûr, ce n'est pas avec cela que j'allais faire le buzz.

Il y a donc un an, Leon Botstein, à la tête de l'American Symphony Orchestra, présenta au public new-yorkais une rareté du répertoire français, Bérénice d'Albéric Magnard. L'oeuvre était donnée en version de concert, dans le cadre d'un cycle sur "l'orientalisme dans la musique française". La mezzo Michaela Martens chantait le rôle de Bérénice et le baryton Brian Mulligan celui de Titus.

Depuis sa première audition à l'Opéra-Comique en 1911, cet opéra n'avait été produit semble-t-il que deux fois, la première au Festival de Montpellier en 1990, la seconde à l'Opéra de Marseille en 2001.

Albéric Magnard était un personnage assez pittoresque. Misanthrope, vivant quasiment reclus, il éditait à compte d'auteur des partitions régulièrement démolies par une critique dont il se fichait totalement. Il composa peu, une petite vingtaine d'opus au total, et n'est guère aujourd'hui connu que pour ses symphonies, notamment sa quatrième qu'il dédia à une organisation féministe. Quand la première guerre éclata, il s'enferma chez lui, tira quelques coups de feu lorsque les soldats allemands approchèrent et se laissa périr dans l'incendie de sa maison, avec toutes ses partitions. Fin tragique et paradoxale pour ce fervent wagnérien.

Bérénice a été présentée à l'Opéra Comique en 1911 et ce fût un fiasco total.

Je ne vais pas raconter l'histoire qui est, à quelques détails prés, celle de la tragédie de Racine. Bérénice avait 52 ans -âge quasi canonique à l'époque- lorsqu'elle tomba amoureuse de son titi, qui en avait 14 de moins. Ce qui est rigolo dans l'opéra de Magnard, c'est que la tendre dame un peu défraichie de Racine se transforme en cougar enragée aux appétits insatiables. Elle griffe, crie, harcèle son amant et raconte au public ses scènes de lit d'une façon qui a dû quand même un peu choquer :

Quand sa lèvre à ma lèvre hume la volupté
Quand son mâle désir me pénètre et m'innonde
Je suis plus qu'une femme, plus qu'une reine
Je suis Vénus, Isis, l'amante bienheureuse

Sans doute peu sensibles à cet érotisme, les critiques descendirent en flammes l'opéra, rivalisant de formules caustiques, dans le genre "soupe orchestrale épaisse aux relents teutons, digne d'un Massenet peu inspiré infusé de prétention wagnérienne".

Quelques rares commentateurs ont quand même aimé Bérénice, tel Edouard Lalo, qui qualifia l'opéra "d'un des plus nobles ouvrages que notre musique aie produits ces dernières années", ce qui semble quand même un peu exagéré. 

Un certain Gaston Garraud, auteur en 1923 de la première biographie d'Albéric Magnard, semble avoir été pris de délire à l'écoute de Bérénice, dans lequel il voit le parfum indicible de la nuit romaine après un jour d'orage où les roses ont vécu plus vite, la lumière froide du matin où s'accuse l'évidence des devoirs, la morne grandeur du rivage d'Ostie par un soir de plomb et le rythme rude de quelques voix invisibles.

3 commentaires:

JCMEMO a dit…

Mais si, mais si... tu as eu raison d'écrire ce post et de le publier !
Je me suis régalé en le lisant..
Difficile d'oublier les 4 savoureux vers du livret que tu cites.
Continue donc à faire du rangement..
Amitiés
JC

cougare a dit…

Continue à te démener pour nous comme ça et prend confiance en toi car ton style d'écriture est superbe!

Un lecteur fidèle

jefopera@gmail.com a dit…

Merci chers lecteurs de ces sympathiques soutiens qui donnent du baume au coeur et du coeur à l'ouvrage...

Amitiés

JeF