vendredi 12 août 2011

Comment rater un sujet inratable

Né en 1803 à Bénarès, James Brooke fit ses armes dans la Compagnie des Indes Orientales puis acheta une goélette avec l'argent légué par son père. Devenu mercenaire au service du sultan de Brunei, il combattit rebelles et pirates. Pour le remercier, on lui offrit le Sarawak, territoire de Bornéo où vivaient des coupeurs de têtes féroces et pittoresques, les Dayaks. Le règne du Rajah blanc, qui débuta en 1841, établit la dynastie des Brooke jusqu'en 1946.

Revenant de Bornéo et sur le point d'y retourner, j'ai acheté la biographie écrite par Nigel Barley sur ce personnage extraordinaire, me disant qu'il était impossible de rater un sujet pareil. Et bien si, malheureusement, et la déception est à la mesure de l'enthousiasme de départ.

Au lieu d'aventures trépidantes, "Un Rajah blanc à Borneo" offre en fait le spectacle affligeant d'un travail baclé, décousu et mal écrit (et sans doute aussi très mal traduit). Le livre est un catalogue désordonné de lieux, de noms et de faits qui s'entremêlent dans une logorrhée indigeste, sans construction ni véritable lien chronologique ou thématique. Les personnages apparaissent, disparaissent, changent de nom, sont parfois mis en scène comme si on savait tout d'eux. On revient alors en arrière en se disant "j'ai du oublier qui était Trucnuche". Mais non, rassure-toi lecteur, Alzheimer ne guette pas. Chez Barley peut-être, mais pas encore chez toi.

La confusion est telle qu'on en vient à se demander si le livre a été relu par l'éditeur avant d'être envoyé à l'imprimerie. Au bout de la dixième page, on a envie d'envoyer promener le bouquin, tant l'histoire de James Brooke, que l'on sait ou que l'on sent passionnante, est mal racontée.

Barley, auteur qui a fait un peu illusion avec des récits anthropologiques humoristiques, montre ici les limites d'un talent fortement surévalué. Bien plus gênant, il ne semble préoccupé que par le recensement des aventures masculines de Brooke, développant à longueur de page des considérations douteuses sur l'homosexualité de James, à un point tel qu'on finit par se demander si la fascination mi graveleuse mi homophobe de Barley pour le sujet n'en dit pas plus sur ses préoccupations intimes que sur la personnalité du Rajah.

Sur le même thème, je recommande définitivement l'excellent ouvrage de Gabrielle Wittkop, Les Rajahs blancs (éditions verticales).

jeudi 11 août 2011

Pantoum

Le trio de Ravel est l'une des partitions de musique de chambre que je préfère. Délicate, pleine de finesse, elle invite à le réverie et à un certain abandon mélancolique. Son second mouvement porte un nom bizarre, "pantoum". Ecoutons-le :


Le pantoum est un poème de forme fixe dérivé du pantun malais. Et quand on sait que Ravel adorait autant l'Orient que les défis stylistiques et formels, on commence à y voir un peu plus clair.

Sur la forme, le pantoum se compose d'une suite de quatrains à rimes croisées ; il fonctionne sur un système de reprises : le second vers de chacune des strophes devient le premier vers des strophes suivantes. De la même façon, le quatrième vers de chaque strophe devient le troisième vers des strophes suivantes. Enfin, le tout premier vers du poème revient parfois à la fin comme vers final

Sur le fond, le pantoum développe dans chaque strophe, tout au long du poème, deux idées différentes : la première idée, contenue dans les deux premiers vers de chaque strophe, est généralement extérieure et pittoresque ; la seconde, contenue dans les deux derniers vers de chaque strophe, est généralement intime et morale.

Le critique Auguste Dorchain nous dit : « Dans une des notes de ses Orientales, Victor Hugo, en 1828, avait cité, traduite en prose, une poésie malaise de cette forme, d'où se dégageait une séduction singulière, due non seulement à la répétition des vers selon un certain ordre, mais au parallélisme de deux idées se poursuivant de strophe en strophe, sans jamais se confondre, ni pourtant se séparer non plus, en vertu d'affinité mystérieuses.Un poète érudit, Charles Asselineau, essaya de constituer un poème français sur ce modèle, et y parvint. Théodore de Banville marcha sur ses traces ; Leconte de Lisle écrivit à son tour quelques pantoums, sur un sujet qui ramenait le poème à son pays d'origine, car il les intitula : Pantoums Malais. C'était, en cinq courtes pièces, une histoire d'amour, terminée par les lamentations de l'amant, meurtrier de la femme infidèle".

Le poème qui suit est la traduction en prose d'un poème malais par un érudit de l'époque, reprise par Victor Hugo dans les notes des Orientales :

Les papillons jouent à l'entour sur leurs ailes.
Ils volent vers la mer, près de la chaîne des rochers. 
Mon cœur s'est senti malade dans ma poitrine,
Depuis mes premiers jours jusqu'à l'heure présente. 

Ils volent vers la mer, près de la chaîne de rochers.
Le vautour dirige son essor vers Bandam.
Depuis mes premiers jours jusqu'à l'heure présente, 
J'ai admiré bien des jeunes gens.

Le vautour dirige son essor vers Bandam,
Et laisse tomber de ses plumes à Patani. 
J'ai admiré bien des jeunes gens,
Mais nul n'est à comparer à l'objet de mon choix. 

Il laisse tomber de ses plumes à Patani. 
Voici deux jeunes pigeons ! 
Aucun jeune homme ne peut se comparer à celui de mon choix, 
Habile comme il l'est à toucher le cœur.

In memoriam La Tribune des Critiques de disques

La Tribune des Critiques de disques, émission mythique de France Musique créée après la guerre par Armand Panigel, Antoine Goléa et Jacques Bourgeois, a été ressuscitée en 2008 par François Hudry.

Après quatre années de succès, l'émission vient d'être supprimée, brutalement, sans un mot d'explication. Cette décision constitue un étrange mystère et il y a fort à parier qu'il s'agit encore de sordides histoires personnelles, claniques ou politiques, sans aucun rapport avec l'intérêt des auditeurs. La Tribune connaisait en effet un grand succès et était la plus podcastée des émissions de France Musique. 

La nouvelle direction de France Musique aurait invoqué un "excès d'élitisme", c'est-à-dire n'importe quoi. Taxer Hudry d'élitisme est particulièrement fort de café quand on entend la logorhhée prétentieuse et maniérée déversée par la plupart de ses anciens collègues sur l'antenne publique. S'il y avait sur France Musique un animateur discret, sympathique et dénué de pédanterie, c'était bien François Hudry. Quand on veut tuer son chien, on l'accuse de la rage.

L'émission, qui reposait sur la comparaison de différentes versions discographiques d'une même oeuvre, était tout sauf élitiste. Les commentaires érudits des intervenants et l'écoute comparative des mêmes extraits d'une oeuvre constituaient à l'inverse une excellente leçon de musique et d'interprétation, aussi instructive que stimulante. 

C'est grâce à elle que des milliers d'auditeurs ont pu se faire l'oreille, enrichir leur culture musicale, découvrir des centaines de partitions et d'interprètes. Où est l'élitisme dans tout cela ? Certains amateurs étaient tellement accros à l'émission qu'il se réunissaient chez l'un d'entre eux pour l'écouter ensemble et débattre des versions avant de confronter leurs avis à ceux des intervenants. Y avait-il une autre émission de France Musique qui suscitait un tel entrain ?

Les choix de François Hudry au niveau des partitions étaient en tous points excellents. Beaucoup d'oeuvres du grand répertoire, bien sûr, mais aussi, en ce qui me concerne, de très belles découvertes, notamment dans le répertoire du siècle dernier (concerto pour violon de Barber, Gurre Lieder de Schoenberg et bien d'autres).

Sur la page web de La Tribune des Critiques, il est indiqué qu'une "émission similaire reprendra à la rentrée et à la même heure avec un autre producteur et de nouveaux intervenants". Alors à quoi bon ?