mardi 15 novembre 2011

L'opéra mal-aimé de Bellini

I Capuleti et I Montecchi est un peu l'opéra mal-aimé de Bellini. Reprenons les griefs qui lui ont été adressés et tentons de les faire tomber.

Un livret déroutant : pas de coup de foudre, pas de scène du balcon ni double duel fatal, encore moins de mariage secret. Les amants de Vérone n'ont même aucun duo d'amour, ce qui est un comble me direz-vous. 

En réalité, le livret d'I Capuleti e I Montecchi n'est pas adapté de Shakespeare. Car Felice Romani, son auteur, est retourné aux sources italiennes dans lesquelles le dramaturge anglais a puisé, notamment une nouvelle de Matteo Bandello (1554) qui nous plonge dans le contexte politique de l'intrigue, marqué par les combats interminables des Guelfes et des Gibelins. Combats au sein desquels les amours de Romeo et de Juliette ne sont qu'un épisode assez anecdotique.

Du matériel de réemploi : sur le plan musical, on a reproché à Bellini d'avoir cédé à la facilité en reprenant dans I Capuleti une dizaine de numéros de Zaira, son précédent opéra, qui avait été un four. 

Convaincu de la qualité de sa musique, Bellini voulait en fait lui donner une seconde chance. Et il a bien eu raison : phrases syncopées, cabalettes énergiques, mélopées envoûtantes qui s'étirent à l'infini.... la partition est du meilleur Bellini et il aurait été bien dommage de la laisser dormir aux archives.

Un rôle travesti incongru : le rôle de Roméo est chanté par une mezzo et non par un homme. On a écrit que Bellini avait fait ce choix "archaïque" en raison de la troupe de chanteurs qu'il avait sous la main, où les hommes ne brillaient pas. 

Mais il y a une autre explication, beaucoup plus intéressante que ces considérations d'intendance pas très romantiques. Très conscient de ce qu'il faisait, Bellini a sans doute voulu, en le désexualisant, montrer l'amour idéal, sublime, de Roméo et de Juliette mais aussi l'immense isolement des deux adolescents, dans un monde masculin, fait de violence et de lutte pour le pouvoir, où ni les femmes ni les sentiments n'ont beaucoup d'importance. Bellini renforce ce dernier élément en faisant chanter tous les autres rôles par des hommes, y compris dans les choeurs (ce qui montre au passage que ses chanteurs n'étaient peut-être pas tous aussi mauvais que cela).

Il y a heureusement des amateurs éclairés pour apprécier à sa juste valeur cet opéra magnifique. En premier lieu desquels Richard Wagner, qu'on ne peut suspecter d'excessive bienveillance. Wagner découvre I Capuleti en 1834, est d'emblée conquis et le dirige un an plus tard. Dans ses mémoires, il explique même que c'est en découvrant les longs et voluptueux arias de Bellini que lui est née l'idée de la mélodie infinie. De Roméo à Tristan, la mélodie infinie, sublime chant d'amour et de mort.

Il y a quatre ans, j'ai eu le chance de le voir à Bastille dans une production magnifique. Je n'avais pas encore ouvert ce blog. Mais je crois qu'il n'est jamais trop tard pour partager un coup de coeur.

Joyce DiDonato chantait Roméo et Anna Netrebko Juliette. Ecoutons un instant ces deux grandes artistes :


4 commentaires:

JCMEMO a dit…

Touché au coeur par ton article : Bellini occupe une place privilégiée dans le petit Panthéon lyrique que je me suis créé !
De cet opéra je n'ai entendu que des extraits...
Lacune à combler !
Merci.
Trés amicalement.

JCMEMO a dit…

On peut regretter que Bellini soit mort à 33 ans...("Ah gran Dio ! Morir si giovine..."
A bientôt.

jefopera@gmail.com a dit…

Oui, comme Mozart et Schubert, partis si jeunes. Qui sait ce qu'il auraité écrit s'il avait vécu aussi vieux que Verdi (qui, soit dit en passant, n'avait pas le même talent à 30 ans....)

Anonyme a dit…
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