samedi 14 mai 2011

Le deuxième triomphe d'Atys

Reprendre un spectacle mythique, était-ce possible ? Le metteur en scène Jean-Marie Villégier et le chef d'orchestre William Christie font revivre le chef-d’œuvre de Lully.
  

  
Article de Jacques Drillon, du Nouvel Observateur :

Ronald P. Stanton, milliardaire américain de son état, ayant émis le désir de revoir Atys, et pas seulement le désir mais aussi un gros chèque, il fut fait selon son désir. La tragédie lyrique de Quinault et Lully avait été montée en 1986 par le metteur en scène Jean-Marie Villégier et le chef d’orchestre William Christie. Soixante-dix représentations avaient suivi, sur une dizaine de scènes, jusqu’à New York. Depuis, le spectacle était resté dans toutes les mémoires comme un chef-d’œuvre absolu de théâtre et de musique, à l’image des plus grandes réalisations de Wieland Wagner ou de Giorgio Strehler ; mais les chefs-d’œuvre de théâtre étant ce qu’ils sont, périssables, cet Atys avait doucement versé dans le mythe.

"Cela vibrait de partout"

Enfin Stanton vint, et l’on a refait Atys. Hier soir, jeudi 12 mai, jour de la première, la première de la deuxième si l’on peut dire, l’Opéra Comique a retenti d’un triomphe comme on n’en avait pas entendu depuis longtemps dans Paris, ville indifférente et capricieuse. La générale avait été prometteuse. Une spectatrice avait dit en sortant : "L’émotion de toute la salle était sensible. Cela vibrait de partout." Hier soir, une fois le rideau baissé, la salle a crépité comme un brasier, et longuement, et de manière tout à fait inespérée car elle était en grande partie composée d’invités en costume trois-pièces, comités d’entreprise, mécènes, qui ne forment pas habituellement le gros des publics passionnés. Eh bien si ! Les messieurs en costume aussi ont été émus. Toute prévention est un préjugé. Oui, la reprise d’Atys est un triomphe, égal à celui de 1986.

Décors recréés

On n’en finira pas de détailler les différences et les similitudes. Refaire le spectacle à l’identique était impossible : depuis la recréation de l’œuvre, certains chanteurs ne chantent plus, certains musiciens sont devenus chefs d’orchestre (le bassoniste Marc Minkowski, le choriste Hervé Niquet, le flûtiste Hugo Reyne, le claveciniste Christophe Rousset), la chorégraphe Francine Lancelot est morte en 2003, des brouilles sont intervenues, les carrières ont divergé ; un Jean-Christophe Paré, qui dansait un solo resté dans toutes les mémoires, est devenu inspecteur au ministère, puis directeur d’école de danse… Les décors ont été mis à la casse, la centaine de costumes loués, retouchés, abîmés, ou exposés au musée de Moulins. Il a fallu en refaire la moitié.

Direction plus sculptée

Mais voilà, la commande de Stanton était de refaire le même Atys. On a donc fait le même Atys, mais pas à l’identique. Jean-Marie Villégier et Christophe Galland, son metteur en scène associé, expliquent fort bien la chose : "Nous sommes forcés de continuer le travail : les chanteurs sont différents, leur corps, leur présence, leur taille. Nous faisons le même spectacle, mais pas une copie conforme. Par exemple, les chœurs seront sans doute réglés de la même manière, mais le rapport entre les personnages bougeront sûrement un peu. Pour ce qui est de la chorégraphie, Béatrice Massin, qui était de la création, reprendra celle de Francine Lancelot, dont les archives sont précieuses et précises." Continuer le travail, oui, c’est cela. "Habituellement, nous devons convaincre les chanteurs, les danseurs, les musiciens, du bien fondé de nos conceptions scéniques. Cette fois, l’enjeu a complètement changé : ils étaient tous convaincus d’avance. Si bien que l’énergie développée par la discussion, l’explication, la dispute éventuellement, il fallait la chercher ailleurs." Dans le désir de faire aussi bien. "Dans les chœurs, il y avait quelques chanteurs qui faisaient déjà partie de la première production. Le désir de faire aussi bien que la première fois était donc à la fois le leur et celui des autres qui découvraient, mais voulaient être à la hauteur des premiers." C’est sans doute pourquoi chœur, chanteurs, danseurs et orchestre montrent cet engagement prodigieux, qui n’est pas la moindre des merveilles de cette nouvelle et pas nouvelle production. Même William Christie a montré une passion neuve. Sa direction est plus sculptée, plus nerveuse que la première fois. Plus équilibrée aussi, malgré une ouverture prise à une vitesse folle – il va sans doute la rectifier, une fois passée la nervosité de la première.

Noirceur

Quant au spectacle en tant que théâtre neuf, pas réminiscence de spectacle, on a pu mesurer hier à quel point il était audacieux, intelligent, malin aussi, et moderne. Tout concourt à faire croire à de l’"authenticité" : les fabuleux costumes de Patrice Cauchetier n’y sont pas pour rien, et les danses de Francine Lancelot non plus. La gestique, le maintien, cette noblesse des corps, cette dignité du port de tête, cette grandeur de la démarche, ces passions contenues, tout y parle le français du Grand siècle, tout y respire la plus haute civilisation. Et jusqu’à la fantaisie qu’on y mettait aussi, qui n’est pas absente : témoin ce pas de deux des petits pages, qui virevoltent autour des dallages ronds imaginés par Carlo Tommasi, comme des papillons autour d’une lumière. Cela aussi est XVIIe. Ces défilés, ces impressionnantes théories de prêtres, cette noirceur soudaine, ces songes funestes, avec cauchemars, imprécations, ces démonstrations fantastiques, sont purement versaillais. Il faut se rappeler qu’aux obsèques d’un grand personnage à Notre-Dame, on avait empilé dans la nef ses meubles, son argenterie, les plats, les aiguières, les tableaux, les tapis, et placé le cercueil au sommet de l’appareil – démonstration de la vanité des ambitions…

Perruques et soieries

Mais Villégier a volontairement attaqué cette pompe en son centre même. Glissant ici un geste parodique, une mimique, une étreinte, qui sont bien de son imagination de metteur en scène et non pas d’une "reconstitution", dont on sait les limites (voir les ratages successifs mais obstinés de Benjamin Lazar, qui tente de restituer le théâtre d’époque : personnages face au public, quinquets, prononciation reconstituée, absence de jeu, négation de la mise en scène). Il a vu en Atys un théâtre des passions, et les exprime à sa manière presque post-moderne, comme Grüber a pu le faire de Bérénice. Mais attention, sans avoir l’air d’y toucher, sans renoncer aux perruques, aux soieries, aux escarpins à boucles d’argent. Il distord imperceptiblement le langage codé de la cour, il le commente aussi, il l’observe. Dans le prologue, écrit par le librettiste Quinault tout à la gloire du Roi-Soleil, il place le chœur sur une sorte de tribune, les "balcons du ciel" de Baudelaire, et le fait observer de haut la scène toute gonflée de flatterie. Il regarde autant qu’il montre, il explique autant qu’il laisse vivre, il infléchit autant qu’il redresse. Il glisse le figuré dans le propre, fait entendre l’un et l’autre simultanément. Il emploie les codes de l’époque, mais pour mieux la démonter. Imaginons un Brecht qui écrirait en alexandrins…

Eternité

Cette cohérence magnifique forme tout le ressort de la mise en scène d’Atys. Elle est si forte qu’on a pu s’y tromper, en 1986, et voir en cette mise en scène le modèle d’un "équivalent théâtral" du toilettage opéré par les musiciens sur le répertoire baroque (instruments d’époque, respect du solfège et des habitudes d’exécution, recherches stylistiques). On avait pu penser qu’enfin, cela y était. "Elle est retrouvée. Quoi ? L’éternité", écrit Rimbaud : on avait pu prendre cette vision particulière, personnelle, pour une image définitive, universelle, et ce moment théâtral pour la permanence d’une reconstruction de musée, à jamais protégée par une plaque de verre à l’épreuve des balles.

Non, ce n’était pas cela. La vie qui court, brûlante, sur les planches de l’Opéra Comique, c’est bien celle qu’un créateur d’aujourd’hui a insufflée dans une œuvre, elle aussi datée, une œuvre de papier, serrée dans les pages d’une partition, mais qui serait morte d’être trop respectée.


Opéra Comique du 12 au 21 mai 2011

Théâtre de Caen du 31 mai au 3 juin 2011

Opéra de Bordeaux du 16 au 19 juin 2011

Opéra royal de Versailles du 14 au 17 juillet 2011 (dans le cadre du festival Venise Vivaldi Versailles)

New York – Brooklyn Academy of Music du 18 au 24 septembre 2011

2 commentaires:

JCMEMO a dit…

Je suis heureux de ton enthousiasme, ce d'autant que je viens de lire une critique plutôt réservée dans "Le Monde"
Bon week-end

MartinJP a dit…

Peut-être cet Atys vaut-il plus par la mode baroqueuse et les excellents artistes qu'il a contribué à lancer que pour son intérêt musical intrinsèque.

Il faut effectivement le concours de décors et de costumes pour maintenir le spectateur éveillé et le tirer de la torpeur de cette musique monotone.