dimanche 3 avril 2011

Chopin et les génies


Mademoiselle de Cazalys était une vieille fille comme on n'en fait plus, même dans les provinces les plus reculées. Parce qu'elle peinait à entretenir la grande maison que lui avait laissée ses parents, elle donnait des leçons de piano à une flopée de "sales garnements qui n'entendaient rien à la musique". Sa peau flétrie sentait la violette mais son haleine exhalait du vinaigre. Elle n'était pourtant pas orléanaise.

Excédée de voir mes mains refuser de s'arrondir de la façon qu'elle exigeait, elle me lança un jour : Vous jouez comme Samson François, il avait aussi les doigts aplatis. Mais lui, c'était un génie, et vous, vous n'êtes pas un génie. Je refermai d'un coup le couvercle du clavier, en évitant quand même de briser ses doigts secs, ridés et blanchâtres et tirai un trait définitif sur mes ambitions de pianiste.

Ce ne fût que longtemps après, une fois au lycée, que je repris quelques leçons, avec une autre vieille dame, mais cette fois charmante, qui jouait à merveille en se dandinant sur le tabouret un joli morceau de Grieg qui s'appelait le "gazouillis du printemps".

De tout cela, il m'est resté à la fois des idées assez précises sur l'interprétation et l'expressivité du jeu et une grande retenue à critiquer le travail des pianistes, sans doute parce que j'ai éprouvé dans ma chair la douleur de l'apprentissage.

On m'a gentiment envoyé la semaine dernière, en avant-première, un CD reprenant la prestation de la jeune prodige russe Yulianna Avdeeeva au concours Chopin de l'année dernière. Maurizio Pollini (1960), Krystian Zimerman (1975) ou plus récemment Rafal Blechacz (2005) ont été lauréats de ce prestigieux concours. Et ce sont tous des génies. Yulianna Avdeeva est la première femme à remporter le trophée depuis Martha Argerich en 1965, qui elle, est aussi un génie.

L'enregistrement comporte les pièces jouées par Yulianna le jour du concours, notamment le nocturne op. 62 n° 1, le quatrième scherzo et la Fantaisie op. 49. Le récital, très bien enregistré, présente également un joli choix de mazurkas, la sonate op. 35 et le premier concerto avec l'Orchestre Philarmonique de Varsovie.

La délicieuse Mademoiselle de Cazalys, entre deux vacheries, disait souvent qu'on doit jouer Chopin "comme au salon et non comme à l'estrade". Elle n'avait pas tort, je m'en aperçus bien plus tard en découvrant les enregistrements d'autres génies, Rubinstein, Pollini, Haskil et Zimerman qui me semblent tous avoir privilégié une lecture sensible, lyrique et délicate de Chopin à l'approche brillante et démonstrative souvent adoptée par les interprètes et que je retrouve en écoutant la prestation de la jeune Avdeeva.

Clarté du discours, virtuosité éblouissante, envolées romantiques, ralentendos expressifs, tout est là, rien n'est laissé au hasard et les amateurs de beau piano seront ravis. Mais alors, comment expliquer que je n'ai rien ressenti à l'écoute de ce disque ? Certes, je ne suis pas un génie et la jeune russe est présentée comme en étant un.

Peut être parce que Chopin, au fond, c'est beaucoup plus une histoire de chant et de sensibilité que de génie de la virtuosité.

André Gide, qui connaissait bien le sujet, écrivait, dans ses Notes sur Chopin : Chopin bannit tout développement oratoire. Il n'a souci semble-t-il que de rétrécir des limites, de réduire à l'indispensable les moyens d'expression. Loin de charger de notes son émotion, il charge d'émotion chaque note et j'allais dire, de responsabilité.... Je crois que la première erreur vient que les virtuoses cherchent surtout à faire valoir le romantisme de Chopin, tandis que ce qui me paraît le plus admirable, c'est chez lui, la réduction au classicisme de l'indéniable apport romantique.

Un grand pianiste russe, qui n'avait peut-être pas lu Gide, avait pourtant tout compris :



5 commentaires:

JCMEMO a dit…

Ainsi tu aurais pu devenir un génie du piano, si tu n'avais pas, un jour, brutalement fermé un couvercle...
Je retiens ta phrase qui qualifie bien la musique de Chopin "...beaucoup plus une histoire de chant et de sensibilité..."
Amicalement

JeF a dit…

Merci, mais de toute façon, je crois que je n'étais pas très doué.... tant pis !

MartinJP a dit…

L'an dernier, j'ai entendu un pianiste d'estrade, un certain Henri Barda, qui a massacré Chopin de façon bien pire encore que celle que vous évoquez. Il tapait comme une brute sur le clavier, donnait des coups de pédale effrénés, allait à toute allure sans une once d'expression, c'était n'importe quoi, pire que le pire Liszt.
Comme vous le dites, Chopin n'est que mélodie et délicatesse.....

JeF a dit…

C'est drôel que vous le connaissiez aussi ; je l'ai entendu à Nancy il y a deux ans, et c'est vrai que c'était effroyable ! J'avais oublié son nom !

Anonyme a dit…

J'ai ressenti à l'écoute de Y Avdeeva une émotion incroyable! Cette pianiste n'a pas besoin de grimacer pour nous emporter loin dans l'âme de la musique, avec cette tension sans faille qui manque à tellement de pianistes!
Chant et sensibilité oui, sans fausse virtuosité car la vraie n'a pas besoin d'en mettre plein la vue mais plein le coeur!!
Je ne pensais pas redécouvrir le premier concerto de Chopin avec autant de plaisir!.