jeudi 3 mars 2011

Printemps arabe

Une expression couvre la une des journaux depuis la révolution tunisienne, le Printemps arabe. Toutefois, personne ne cite ou ne semble connaître l'origine de cette belle formule, pleine d'espoir et de jeunesse. Plus qu'au Printemps de Prague, auquel on pense d'emblée, cette expression fait référence au titre d'un livre de Jacques Benoist-Méchin, qui connut un très grand succès à la fin des années 50.

Deux mots sur l'auteur, d'abord. Jacques Benoist-Méchin est mort le 24 février 1983, à Paris, il avait près de 80 ans. Sa vie, assez extraordinaire, peut être divisée en trois périodes distinctes, dont le pivot est la seconde guerre mondiale. Avant 1939, il exerce comme journaliste, spécialisé dans la politique internationales. Doté d'une très solide formation musicale, il écrit aussi un opéra et rédige un essai sur la musique dans le monde de Marcel Proust.

La période de sa vie qui court de 1939 à 1954 est marquée par son rôle dans la politique vichyste jusqu'à sa démission, en 1942, du gouvernement de Pierre Laval. Incarcéré en 1944, condamné à mort en 1947, gracié par le président Auriol, il est libéré en 1954.

En prison, un peu au hasard d'une lecture, Benoist-Méchin se passionne pour le monde arabe et rédige, à l'aide de la documentation que lui apporte sa mère à la Santé, deux excellentes biographies, l'une consacrée au roi d'Arabie Ibn Seoud, l'autre à Mustapha Kémal.

S'ouvre alors une nouvelle période de son existence. A sa sortie de prison, il lui reste en effet à vivre trente ans, durant lesquels il développe une œuvre abondante d'écrivain et d'historien, focalisée en particulier sur l'histoire du monde arabe. Plusieurs gouvernements lui confient aussi des missions plus ou moins officielles, pour les besoins de la politique française au Moyen-Orient.

En novembre 1957, Jean Prouvost, directeur de Paris Match, lui demande de se rendre en Orient pour écrire une série de reportages. Accompagné d'un jeune interprète algérien (qui deviendra son fils adoptif), il parcourt plus de dix mille kilomètres à travers l'Egypte, la Syrie, le Koweït, l'Arabie Saoudite, la Jordanie, l'Irak et la Turquie. Il rencontre trois rois, deux présidents de la République ainsi que de nombreux ministres et ambassadeurs.

Mais sous la pression de Paul Reynaud, qui lui voue une haine féroce, le reportage n'est jamais publié. Benoist-Méchin envoie tout de même ses papiers chez Albin Michel, qui, en 1959, publie Un Printemps arabe.
  
Le livre connait d'emblée un très grand succès. A côté des relations d'entretiens, descriptions de lieux et évocations d'évènements, Un printemps arabe laisse place à une rêverie poétique, éloquente et sans doute amoureuse. Tombé définitivement sous le charme de l'Orient et des Arabes, Benoist-Méchin se reconnait profondément changé par ce voyage, qui lui revient en mémoire comme un rêve :

Mais ai-je fait un voyage ? N'ai-je pas plutôt fait un rève ? J'ai vu et entendu tant de choses que malgré les notes prises au jour le jour, j'ai peine à les ressaisir (...). J'ai entendu la voix des millénaires et le cri aigu des instants (...). Voyage ou rêve, ceci seul est évident : c'est qu'après des expériences aussi fortes et aussi contrastées, ce n'est plus tout à fait le même homme qui est revenu en Occident (...). Le voyage est devenu à mon insu une aventure personnelle, une expérience intérieure.
  
Document passionnant, admirablement bien écrit, ce livre témoigne d'une finesse d'analyse hors pair ; il est de ce fait très actuel. J'en conseille d'ailleurs vivement la lecture à une certaine rombière adepte des jets privés, qui serait bien inspirée de consacrer son nouveau temps libre à l'étude d'un sujet auquel visiblement elle n'entend pas grand chose.

4 commentaires:

JCMEMO a dit…

Même si je ne suis pas adepte (et pour cause) des jets privés, je crois que la lecture de ce livre me passionnerait.
J'apprécie en tout cas le court extrait que vous publiez.
Amicalement
JC

MartinJP a dit…

Très grand historien et styliste remarquable, JBM a écrit des biographies qui restent des références. Merci de l'avoir mentionné sur votre blog, car cet auteur est encore un peu mis à l'index par les tenants de la pensée unique et du politiquement correct.

JeF a dit…

Oui, et toutes ses monographies sont vraiment exceptionnelles, instructives et très bien écrites. On les trouve assez facilement sur Amazon et certaines ont été récemment rééditées.

AS a dit…

Cela fait très plaisir de voir enfin B-M cité à propos de ce printemps arabe.
Son livre est passionnant et son écriture, d'une beauté merveilleuse, est à la fois très visuelle et toujours porteuse d'une pensée précise et retenue.