samedi 5 février 2011

Le clown triste du vieux port

Cavalleria Rusticana de Pietro Mascagni et I Pagliacci de Ruggero Leoncavallo, deux opéras qui vont par paire, un peu comme Eric et Ramzy ou Heckel et Jeckel. On ne les donne pratiquement jamais l'un sans l'autre. Beaucoup de points communs rapprochent en effet ces deux oeuvres courtes et violentes, qui ont lancé le courant vériste.

Cavalleria met en scène des paysans siciliens du XIXème siècle dans une histoire d'adultère et de crime. Deux ans après son gigantesque succès, Leoncavallo compose I Pagliacci, une histoire de saltimbanque triste et jaloux qui surprend sa femme dans les bras d'un jeune paysan vigoureux, sous les yeux mi libidineux mi effrayés d'un clown rougeaud et gélatineux qui ne décolère pas d'avoir vu la belle repousser ses avances.

Bon, tout ça ne va pas bien loin. Dans les deux opéras, les personnages ne sont pas vraiment intéressants, encore moins sympathiques ; leur psychologie est quasi inexistante et les dialogues plutôt indigents. Dans ces faits divers crapoteux échappés d'un vieux numéro de Détective, la vulgarité et la complaisance ne sont jamais loin et tout cela sent l'effet pour l'effet.

La musique, simple et assez séduisante, utilise de grosses ficelles permettant à des interprètes vaillants de se faire applaudir à bon compte. C'est du sirop, que l'on sirote sans trop se poser de questions mais dont l'abus laisse la langue pâteuse et fatigue le goût. Certes, je reconnais que j'écoute toujours avec plaisir le premier acte de Cavalleria et que l'intermède suffit souvent à me tirer quelques larmes. Mais ça doit être mon côté midinette.

Au début du siècle dernier, un vieux critique un peu ronchon, le regretté Georges Pioch, écrivait à propos d'une reprise de I Pagliacci faisant suite à celle de Parsifal : on a mis la pissotière à côté de la cathédrale. On n'ira peut-être pas jusque là.

Et de toute façon, l'opéra, c'est tellement magique que même sur des histoires de pissotière mises tant bien que mal en musique, on peut faire un spectacle prenant et émouvant dès lors que l'on a sous la main de bons chanteurs et un metteur en scène sérieux. Ce qui était le cas hier soir à l'Opéra de Marseille, dans cette reprise d'une production donnée récemment aux Chorégies d'Orange.

Dans les deux opéras, l'action est transposée dans l'Italie des années 50, ce qui n'est pas mal vu : Il était intéressant, explique en effet Jean-Claude Avray, le metteur en scène, de situer l'action à une époque plus proche de nous, celle de l'apothéose du néo-réalisme dans le cinéma italien de Fellini, de De Sica, de Rossellini, de La Strada au Voleur de bicyclette, un cinéma marqué par le besoin de se rapprocher des réalités humaines.

A l'exception de Béatrice Uria-Monzon, dont la voix vibre aussi fort qu'une vieille perceuse à bout de souffle, la distribution tient bien la route. Dans I Pagliacci surtout, avec un excellent Tonio chanté par Carlos Almaguer, qui parvient presque à faire oublier Roberto Alagna à Orange. Mais surtout un formidable Vladimir Galouzine, à la voix puissante et radieuse, acteur hors pair, qui atteint des sommets insoupçonnés dans son rôle de clown lubrique et malfaisant.

2 commentaires:

JCMEMO a dit…

De ces deux opéras je préfère "Cavalleria Rusticana" : à la suite de votre article j'ai "revu" l'enregistrement que j'avais fait de cette oeuvre en aout 2009 sous la direction de Prêtre" à Orange.
Dans cette soirée présentée alors par la presse comme une soirée Alagna, j'avais beaucoup plus apprécié les talents moins tapageurs du baryton Seng-Hyuon Ko (Alfio) et d'Uria Monzon qui avait été absolument magnifique vocalement et scéniquement (et bien oui...loin semble-t-il de sa prestation de Marseille)
Amicalement

JeF a dit…

Oui, je vous comprends, j'avais vu la représentation à la TV et avais aussi beaucoup aimé Alagna et Uria Monzon ne m'avait pas laissé cette impression de vibrato trop large.....Serai-ce le mistral marseillais ???