jeudi 11 mars 2010

L'Or et les vieux

Deux vieillards mal élevés et cacochymes toussotent, gigotent, se raclent la gorge, brassent du papier, déglutissent des glaires coincés dans la trachée. Non, nous ne sommes ni au Muppet Show ni au gagatorium, devant Derrick, dans des vapeurs d'urine et de camomille....

Nous sommes à l'Opéra de Paris et je m'énerve. Je me retourne, vitupère mais rien n'y fait. Ils sont séniles mais en plus sourds comme des pots ! Mais que diable viennent-ils faire ici ? Un peu cher la place pour venir se chauffer. Mon voisin de droite, un Allemand très distingué, qui parle avec un délicieux accent à la Lagerfeld, n'en peut plus.... "Ach, pourfu qu'ils ne fiennent pas pour Die Walküre... Fifement la Kanikul !"

Cela mis à part (mais c'est quand même bigrement exaspérant), j'ai beaucoup aimé la représentation de l'Or du Rhin, hier soir à Bastille. Il faut dire que, comme beaucoup, j'attendais l'évènement depuis des années.

La musique était déjà fort bien interprétée. J'ai apprécié la direction claire, précise et limpide de Philippe Jordan ; dans une interview récente à Radio Classique, le jeune chef a expliqué qu'à Zurich, avec un effectif orchestral beaucoup plus modeste que celui de l'Opéra de Paris, il avait beaucoup travaillé à éclaircir et fluidifier la partition, dans la plus pure tradition française. Très attentif à ce qui se passe sur scène, il dose les effets orchestraux avec une subtilité remarquable, de façon à ne jamais couvrir la voix des chanteurs, lesquels, force est de le constater, n'ont pas la puissance des stars wagnériennes des années 50.

Le plateau vocal, plutôt homogène, tient pourtant bien la route. Wotan est un peu fatigué et chevrotant, il a dû oublier de manger sa pomme d'or quotidienne. Je sais bien que l'Or du Rhin, c'est le début du Crépuscule des dieux mais, bon, quand on a appris son Wotan avec Hans Hotter, on est toujours déçu.

Deux femmes dominent quand même la distribution : Sophie Koch incarne une superbe Fricka et Qiu Lin Zhiang campe une Erda impressionnante, qui n'a rien à envier aux meilleures interprètes du rôle.

Dans la mise en scène de Günter Krämer, il y a plusieurs tableaux très impressionnantes que je ne suis pas prêt d'oublier, notamment l'entrée des dieux au Walhalla, grandiose, les effets de miroirs saisissants, les bras du fleuve, bras humains gantés de rouge enlaçant Alberich.

Certes, l'entrée des géants déguisés en égoutiers n'est pas du meilleur goût, mais dans l'Or du Rhin, que Wagner qualifiait lui même de "petite comédie", on peut se permettre pas mal de choses fantaisistes ou burlesques, ce qui ne sera plus possible avec La Walkyrie.

La mise en scène insiste beaucoup sur la portée politique des choses, ce qui donne à l'oeuvre une lisibilité très actuelle. La destruction des ressources de la planète, la cupidité criminelle des puissants, la lutte pour le pouvoir, l'exploitation des masses, tout cela fait partie intégrante de l'Or du Rhin. A l'époque où il écrivait son opéra, Wagner était en effet très proche des idées révolutionnaires et socialistes. Réduire l'Or du Rhin à une histoire purement mythologique, genre "Seigneur des anneaux", est à mon sens faire infidélité au projet artistique de Wagner. La mise en scène nous montre très bien tout cela, c'est vrai avec une certaine lourdeur mais tant que la scénographie est cohérente avec le sens de l'oeuvre, on ne se plaindra pas. On a vu mille fois pire. Et là encore, ce n'est guère que dans l'Or du Rhin que l'on peut développer cette lecture. Le projet artistique de la Walkyrie ne le permet plus.

Un petit regret tout personnel quand même. J'ai toujours imaginé Loge comme un beau mec, aux yeux vifs et malicieux, souple et ardent, svelte comme une flamme qui s'élève. Mais hier soir, il ressemblait plus au Pingouin de Batman qu'à la Torche dans les 4 Fantastiques. On a les références de sa génération mais c'est beau de se croire encore jeune.

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