Le Roi Roger est une œuvre assez statique, proche de l'oratorio. Elle n'avait jamais été donnée à Paris en version scénique. Ce que je viens de voir à Bastille m’a fait vraiment regretter la version de concert.
Tout d’abord, pour compléter le précédent article de présentation de cette œuvre, http://jefopera.blogspot.com/2009/06/le-roi-et-son-berger.html, il me semble utile d’insister sur la double dimension du Roi Roger, à la fois psychologique et esthétique. En effet, à l'instar du Château de Barbe Bleue de Bartok, Le Roi Roger, construit sur un ensemble de portraits psychologiques, concentre l’action sur ce qui se passe à l'intérieur des personnages. La dimension esthétique est liée quant à elle à la juxtaposition sonore et visuelle des trois mondes byzantin, arabe et antique, auxquels correspond un acte différent ; elle se traduit, dans la partition, par des renvois archaïsants au chant orthodoxe byzantin et aux mélopées orientales mais aussi par des didascalies extrêmement précises sur la mise en scène et les décors.
La mise en scène de Warlikowski efface totalement ces deux dimensions ; prenant le contrepied systématique des indications du compositeur, Warlikowski transforme le palais en piscine glauque où l'on rééduque des vieillards infirmes ; Dionysos apparaît sous l’apparence d’une créature hybride, mélange de Mickey et des voyous d’Orange Mécanique. Et tout est à l'avenant, laid, sale et absurde. C'est une farce de potache qui ne fait pas rire car il n'y a là-dedans ni esprit ni humour, juste la manifestation d'un ego aussi exacerbé que dérangé.
Le public de Bastille crie et siffle ; il n'en peut plus de ces inepties et a bien raison. Nous crions aussi, certainement pas contre la modernité mais contre la bêtise, qui a trouvé à Bastille son plus ardent thuriféraire. On l'avait déjà vu l'an dernier massacrer Parsifal.
Ce gâchis est d’autant plus scandaleux que les artistes sont bons. Dans une approche très straussienne, le traitement de l'orchestre est extrêmement travaillé, coloré et puissant. Dirigé par l’excellent Kazushi Ono, il se montre sans faille, tour à tour majestueux, sensuel ou fébrile, avec précision et une attention soutenue envers les chanteurs.
Les voix de l’ensemble des solistes sonnent juste et seule Olga Pasichnyk, Roxane inspirée mais aux moyens vocaux limités tranche un peu. Eric Cutler, ténor qui chante le rôle du « jeune berger aux boucles cuivrées », a une très belle voix, chaude et puissante mais, déguisé en baba cool attardé et ventru échappé du Collaro show (Dur ! Dur !), il feint des poses efféminées et se contorsionne bêtement, mal à l’aise face à l’absurdité de ce que le metteur en scène lui demande.