lundi 1 juin 2009

Le roi et son berger

A quelques jours de la Gay Pride, Bastille entre à son répertoire Le Roi Roger, de Karol Szymanowski.
 
Si les spectacles d’opéra sont toujours autant prisés du public gay, il est extrêmement rare que l’homosexualité soit évoquée sur scène : les drames qui nourrissent la scène et servent de prétexte aux roucoulades des divas tournent en effet presque toujours autour des amours malheureux du ténor et de la soprano, souvent contrecarrés par les manœuvres perfides du baryton….
 
C’est dans la production des rares compositeurs gays qu’il faut donc aller chercher de discrètes allusions aux amours homos. Les œuvres se comptent pourtant sur les doigts d’une main. On cite fréquemment Billy Bud de Britten et Eugène Onéguine de Tchaïkovsky, où plusieurs analystes attentifs ont vu la représentation d’une scène charnelle dans le duo du deuxième acte entre Lensky et Onéguine, au cours duquel les voix semblent se caresser, puis s’enrouler l’une autour de l’autre dans une étreinte de mort.

Né en 1882 en Ukraine dans une famille érudite et artiste, le compositeur polonais Karol Szymanowski est mort à Lausanne en 1937. De 1908 à 1914, il séjourne en Italie, en Sicile et en Afrique du Nord, voyages au cours desquels, comme Gide et tant d’autres, il découvre l’amour charnel dans les bras d’éphèbes au teint cuivré. Ces voyages l'influenceront aussi dans l'écriture de plusieurs de ses œuvres, notamment la symphonie n° 3 Chant de la nuit, les cycles de mélodies Chants d’amour de Hafiz, Chants de la princesse de contes de fées et Chants du muezzin fou ainsi que le Roi Roger. Cette fascination pour l'Orient et la culture méditerranéenne se retrouve également dans sa nouvelle Efebos où il décrit le fruit de ses passions avec une sincérité admirable pour l’époque.

L’action du Roi Roger se déroule dans une Sicile médiévale idéalisée par la coexistence pacifique des pensées grecques, latines et arabes. Un jeune berger, accusé de prêcher une nouvelle hérésie, est présenté devant le Roi Roger et son épouse. Au lieu de l’envoyer au bûcher, ceux-ci tombent vite sous son charme et dans ses bras, subjugués tant par sa beauté que par la douceur de sa voix.

Bien sûr, rien n’est dit ouvertement mais tout est très habilement suggéré par la musique : la passion qui dévore le roi est ainsi évoquée par les tristes mélopées du hautbois, les pleurs des violons et les caresses des harpes. Les charmes sensuels du berger passent quant à eux par les registres aigus des violons et les rythmes effrénés d’une danse dyonisiaque, mêlant chœur et orchestre, dans laquelle on perçoit aisément, comme dans l’introduction du Chevalier à la rose, la représentation musicale des énergiques coups de rein qui précèdent l’orgasme.

L’opéra, qui s’apparente davantage à une symphonie vocale, a longtemps été présenté comme une illustration du combat entre la chair et l’esprit, entre Apollon et Dyonisos.

Laissons le dernier mot à Dominique Fernandez qui conclut ainsi son article De Platon à Gide dans le numéro de l'Avant-Scène Opéra consacré au Roi RogerŒuvre magnifique aux sonorités mystérieuses, à la fois oratorio, messe et drame, Le Roi Roger reste le premier opéra qui ait exalté l’homosexualité comme une invitation à s’évader en dehors des contraintes sociales et des conventions imposées par l’opinion dominante.