mardi 15 janvier 2019

Il y a 400 ans, naissait Barbara Strozzi

En 1619, naissait à Venise l'une des plus grandes figures féminines de l'histoire de la musique, la chanteuse et compositrice Barbara Strozzi. Espérons que ce 400ème anniversaire sera l'occasion de célébrer, et sans doute, pour beaucoup, de découvrir, cette extraordinaire musicienne.
 
Barbara doit beaucoup à son père, Giulio Strozzi, célèbre poète et librettiste d’opéra, qui lui prodigua  une éducation littéraire et musicale de premier plan. Notamment en la présentant à Francesco Cavalli, auprès de qui elle étudia la composition.
 
A  partir de 1634, la jeune femme participe aux travaux et études de l’Accademia degli Unisoni, branche musicale de l’Accademia degli Incogniti, célèbre société savante fondée par Giovanni Loredano. Elle commence à écrire et chante ses compositions.
 
En 1644, Barbara Strozzi publie pour la première fois un livre de madrigaux sur des textes de son père. Le succès ne l'abandonnera jamais : jusqu'en 1664, elle publiera ainsi 125 œuvres, sur huit opus, essentiellement des madrigaux, arias et cantates. Des pièces particulièrement bien écrites, témoignant d'une excellente maîtrise du contrepoint et d'une constante inspiration mélodique, toujours fidèle à l'esprit du texte.
 
Farouchement indépendante, Barbara Strozzi refuse de se marier et élève seule ses quatre enfants, ce qui témoigne d’une force de caractère exceptionnelle, dans une société du XVIIème siècle où les femmes n’avaient guère leur place qu’auprès de leur mari.
 
Elle bénéficie, il est vrai, de puissants patronages, comme le doge Sagredo, l'empereur Ferdinand III, Éléonore de Gonzague-Mantoue ou la duchesse de Brunswick, qui lui commandent des oeuvres et lui offrent une protection fidèle, y compris sur le plan financier.
 
Il y a 10 ans, Leonardo García-Alarcón et sa Cappella Mediterranea lui ont rendu hommage dans un très beau disque (Ambronay, 2009).
   

samedi 12 janvier 2019

Mahler with love

Comme beaucoup d'autres, j’ai découvert Mahler au cinéma, avec Mort à Venise, et le sublime adagietto de la 5ème symphonie. 

Je me souviens aussi de la forte impression ressentie, quelques mois après, à l'écoute de la première symphonie. 
  
Parti en vacances dans le midi, j’avais emporté un petit poste de radio que mon oncle m’avait offert pour mon anniversaire et grâce auquel je pouvais écouter Concerto pour transistor, une émission qu’Eric Lipmann présentait le samedi soir, assez tard, sur Europe 1. Et à laquelle je dois une bonne partie de mes premières émotions musicales.
  
Lipmann avait passé le troisième mouvement de la Symphonie Titan, une marche funèbre fantasque où le thème de Frère Jacques est repris en canon d'une façon assez angoissante. Il expliqua, je m'en souviens encore, que l’inspiration de ce morceau était venue au compositeur du souvenir d’un dessin célèbre du dessinateur autrichien Moritz von Schwind, L’Enterrement du chasseur montrant les animaux de la forêt portant en cortège la dépouille de leur ennemi à fusil. Cette histoire, mais surtout la musique de Mahler me fît alors un effet saisissant. En tout cas sans commune mesure avec le lapin de Chantal Goya…

Peu de temps après cette découverte, un hasard du calendrier fît que les énergumènes de La Tribune des critiques de disques inscrivaient cette oeuvre à leur programme. A l’issue d'une confrontation haute en couleurs, la version de Karel Ancerl avec la Philarmonie tchèque était définitivement élue référence. Haut la main devant Walter, Solti et Bernstein. C'est d'ailleurs toujours ma version préférée.

Dès le lendemain, je m'étais rendu rue Gambetta (à Poitiers), chez le vieux disquaire à blouse blanche de la Librairie des Etudiants. Ze vais voir mais ze vous promets rien me dit-il d'un air aussi sceptique qu'embarrassé. Mais au bout d'un bon quart d'heure, je le vis sortir triomphant de son capharnaüm, brandissant une pochette de 33 tours verdâtre, recouverte d'une bonne couche de poussière et toute écrite en tchèque : Ze l'ai trouvé !

C'est vrai qu'il zozotait assez fort et je ne peux m’empêcher de sourire quand je le revois m’apporter sa trouvaille, affirmant l’index levé : ze vous assure, seuls les tseks savent zouer cette musique.

Je me suis dit qu’il avait peut-être lui-aussi écouté l’émission, tout en restant intimement persuadé que son excellent zuzement n’avait pas besoin de l’avis des critiques professionnels.

Comme on ne trouvait pas d’autres enregistrements de Karel Ancerl, je me suis constitué au fil des années et des soldes une intégrale hétéroclite, la 3ème par Abravamel, la 4ème par Horenstein, un Maazel par ci, un Karajan par là. Puis j'ai abandonné l’écoute des symphonies de Mahler, attiré par d’autres répertoires. Peut-être aussi parce que ces interprétations, aussi prestigieuses soient-elles, m'avaient laissé sur ma faim. Le vieux disquaire avait certainement raison : il aurait fallu n'écouter que les chefs tchèques.

Tout ceci m'était plus ou moins sorti de la tête jusqu’à ce que je tombe, il y a quelques années, sur l’intégrale que Rafael Kubelik a gravée à la fin des années 60 chez Deutsche Grammophon, avec l’Orchestre de la Radio bavaroise.

Fils du grand violoniste Jan Kubelik, Rafael naît le 29 juin 1914 à Bychory, une des villes où Mahler passa une partie de sa jeunesse. Il étudie au conservatoire de Prague, est nommé très jeune directeur du théâtre national de Brno, puis, en 1942, directeur musical à la Philharmonie tchèque, succédant à Vaclav Talich.
  
À l'arrivée des communistes, il s'exile en Angleterre puis part aux Etats-Unis. Il devient alors directeur musical de l'Orchestre symphonique de Chicago. De retour en Europe, en 1961, il est nommé directeur musical de l'Orchestre de la Radio bavaroise, poste qu'il occupera pendant près de 20 ans, avant de se retirer en Suisse, où il décède en 1996.
  
Si d’autres ont peut-être fait aussi bien, personne n’a jamais fait mieux.
  
Bien sûr, il y a cette grande fidélité au texte, ce souci du détail, cette expressivité à la fois généreuse et toujours maîtrisée, ces tempos rapides qui rythment les mouvements vifs et empêchent les mouvements lents de verser dans le pathos. Mais ce qui frappe le plus à l’écoute de ces enregistrements, c’est le sentiment, à la fois ému et serein, d’être face à quelque chose qui relève de l'évidence.
  
Kubelik maîtrise et comprend parfaitement les symphonies de Mahler, bien sûr, on le sait. Mais plus que cela, ce qu'on perçoit à l'écoute des disques, c'est tout l'amour qu'il leur porte. Et finalement, c'est peut-être là que se cache la vérité d'une œuvre, dans l’amour qu'on lui donne.
  

mercredi 19 décembre 2018

Les Grands motets de Lalande, enregistrés à la chapelle royale de Versailles

Olivier Schneebeli et le Collegium Marianum de Prague viennent d'enregistrer trois superbes motets de Michel-Richard de Lalande : De profundis (1689), Venite exultemus Domino (1701) et Dominus regnavit (1704).
 
Une triple réussite, à la fois sonore, vocale et instrumentale.
 
Sonore, car les motets ont été enregistrés, sur le vif, au cours d'un concert donné en juillet 2017 dans la chapelle royale de Versailles, lieu pour lequel ils ont été écrits. L'acoustique est donc idéale, et la prise de son se révèle fidèle tant à la configuration des lieux qu'à l'esprit de cette musique.

La réalisation vocale est elle-même de toute beauté, aussi bien le chœur (les Pages et les Chantres du Centre de Musique baroque de Versailles) que les solistes, Chantal Santon-Jeffery (dessus), Reinoud van Mechelen (haute-contre), François Joron (taille) et Lisandro Abadie (basse-taille).
 
Instrumentale, enfin, car ce disque nous permet de découvrir la sonorité très particulière des Vingt-quatre Violons du roi. 
 
Né sous Charles IX, baptisé sous Louis XIII, magnifié sous Louis XIV, cet orchestre se distinguait des autres formations européennes par sa composition : en effet, à la différence de l’orchestre italien qui comprenait quatre parties de cordes (deux pupitres de violons, un pupitre d’altos, un pupitre de basses), l’orchestre français était composé de cinq parties : entre les 6 dessus (violons) et les 6 basses, prenaient place en effet 4 hautes-contre, 4 tailles et 4 quintes. D'où une sonorité beaucoup plus grave qu'un ensemble classique, mais aussi un soyeux et un velouté absolument uniques.
  
Ces instruments ayant disparu, le CMBV a pris l’initiative, en 2008, de les faire reconstruire par les luthiers Antoine Laulhère et Giovanna Chittó. 

Ce sont ces superbes instruments que jouent les musiciens tchèques du Collegium Marianum, placé ici sous la direction d’Olivier Schneebeli. Une direction toute en souplesse, à la fois subtile et pleine de souffle, dramatique mais toujours élégante et surtout remarquable par le modelé des phrasés et la gestion des équilibres vocaux.

mercredi 5 décembre 2018

Vialma, mine d'or pour tous les amateurs de musique classique et de jazz


En seulement deux ans, la plateforme Vialma s’est imposée comme un acteur incontournable de l'offre de musique classique et de jazz, en France et au Royaume-Uni. 
  
Elle compte désormais 60  000 membres et propose un catalogue de plusieurs centaines de milliers d’enregistrements en ligne, couvrant toutes les périodes et tous les pays. Rien que pour le jazz, Vialma dispose de plus de 10 000 albums, la plupart dans leur version originale.

A l’occasion du lancement de son application mobile, Vialma a été élu meilleur projet digital en 2018 par l'Institut Karajan. On ne pouvait rêver meilleur patronage.
    
Le site comprend aussi des articles très bien faits présentant les œuvres et les compositeurs, et propose de nombreuses listes de lecture thématiques permettant d'explorer les trésors d’un répertoire classique qui continue parfois d’intimider ou de dérouter.
  
Notons enfin que de nombreux partenariats ont été noués avec des acteurs majeurs du secteur, tels que  l’Opéra de Paris, la Philarmonie ou le Théâtre des Champs-Elysées ainsi qu’avec de nombreux labels indépendants. Le catalogue s'enrichit de ce fait chaque jouir davantage.
 
Et en cette période de fêtes, une surprise sympathique attend les lecteurs de Jefopera qui contacteront Vialma...

jeudi 29 novembre 2018

Yossif Ivanov, invité de la Saison musicale des Invalides

Yossif Ivanov
Le violoniste Yossif Ivanov jouait le concerto de Beethoven, mercredi soir, aux Invalides.

Né en 1986 à Anvers, dans une famille de musiciens (son père est violon solo à l’Orchestre symphoniqe d’Anvers), il a obtenu, très jeune encore, le premier prix au Concours Musical International de Montréal avant de remporter, deux ans plus tard, le deuxième prix au célèbre concours Reine Elisabeth. 
  
Ivanov a étudié auprès de Zakhar Bron, comme Vadim Repin, et d'Igor Oïstrakh, le fils du grand David, et s’est produit comme soliste auprès de nombreuses formations de premier rang, notamment l’Orchestre Symphonique de Montréal et le London Philharmonic.
 
Plusieurs enregistrements sont déjà à son actif : les sonates de Franck, Ysaye et D’Haene (un compositeur belge contemporain), chez Ambroisie-Naïve, les concertos de Vieuxtemps, le premier concerto de Chostakovitch et le deuxième de Bartok, les deux pièces pour violon et orchestre de Dutilleux (Sur le même accord, et L’arbre des songes) couplées au concerto de Rafaël D’Haene. Très réussis, ils ont tous été abondamment salués par la critique.
 
Accompagné par l’Orchestre de Picardie, qui a donné en seconde partie de programme une 6ème symphonie de Schubert particulièrement bien enlevée, Ivanov et son Stradivarius ont déployé un jeu d’une très grande élégance, mêlant lyrisme et finesse, chaleur et précision, avec, ce qui m'impressionnne toujours autant, la grâce et l’apparente facilité des plus grands.

Ici, dans le deuxième concerto de Prokofiev :

dimanche 11 novembre 2018

Les saisons et les vents

Un grand vent de fraîcheur cet automne, avec ce disque superbe de l'ensemble Prisma, consacré à des pièces instrumentales italiennes du XVIIème siècle.
  
Formé en 2014 par quatre musiciens issus des conservatoires de Brème et Hanovre (Elisabeth Champollion à la flûte à bec, Franciska Hajdu au violon, David Budai à la viole de gambe et Alon Sariel au luth), Prisma a récemment obtenu une récompense au Festival d'Ambronay, et c'est sous le label éponyme qu'il publie aujourd'hui son premier enregistrement.
  
The Seasons, c'est son nom, est ordonné en un programme habilement conçu autour des saisons et des divinités éoliennes qui les accompagnent. Rappelons qu'avant, et même pendant le développement du madrigal et de l'opéra, la musique instrumentale s'est emparée de ces figures allégoriques, en déployant une grammaire des affects, notamment ceux en rapport avec les saisons, selon la croyance classique qui établit un lien étroit entre les humeurs et l'environnement.
  
Quatre cycles, donc, pour chacune des saisons : Zéphyr, le vent suave du printemps, Borée, le souffle froid de l'hiver, Notos qui amène les orages de l'été et Euros les tempêtes de l'automne. Et pour chaque cycle, un choix de pièces instrumentales écrites par des compositeurs italiens assez peu connus, comme Giovanni Valentini, Antonio Bertali, Marco Uccellini ou Francesco Turini.
  
En prélude à chaque cycle, une improvisation solo permet à chacun des musiciens d'exprimer sa fantaisie et son talent.
  
Alternant danses et airs tendres, chaconnes, ritournelles et imitations de la nature -on entend successivement une poule, un moustique, des oiseaux, et bien sûr les vents, des plus doux aux plus violents, le programme permet de découvrir une musique d'une grande fraîcheur, contrastée et souvent audacieuse, notamment dans son usage du chromatisme. 
  
Par leur jeu maîtrisé, parfois espiègle, toujours à propos, et par leurs superbes couleurs instrumentales, pleines de vie, de chaleur et de lumière, les Prisma servent à merveille ce répertoire méconnu, que l'on aimerait continuer de découvrir avec la même excellence.
  
Prisma est soutenu par le programme européen Eeemerging (European Emerging Ensembles), projet de soutien et d'accompagnement de jeunes ensembles de musique ancienne, lancé à l'initiative du Centre culturel de rencontre d'Ambronay.

dimanche 4 novembre 2018

Caravage à Rome, exposition exceptionnelle au Musée Jacquemart André

Dix œuvres du Caravage, dont 7 jamais présentées en France, sont réunies pour la première fois à Paris, au Musée Jacquemart André depuis le 21 septembre dernier.
  
Une exposition qui ne fût pas aisée à organiser, ainsi que l'évoque cet article très intéressant du Parisien :

  
Provenant des plus grands musées italiens (Palazzo Barberini, Galleria Borghese et Musées capitolins à Rome, Pinacoteca di Brera de Milan, Musei di Strada Nuova à Gênes et Museo Civico Ala Ponzone de Crémone), les tableaux présentés permettent de retracer la carrière romaine du Caravage, de 1592 jusqu’à son exil, en 1606.

L'ensemble, tout à fait exceptionnel, va de la Judith décapitant Holopherne du Palazzo Barberini à la Madeleine en extase, en passant par le Saint Jérôme de la Galeria Borghese et le Joueur de Luth, magnifiquement restauré, du Musée de l'Ermitage.
  
Centrée sur la vie artistique à Rome au début du XVIIe siècle, l'exposition montre l’activité des ateliers dans lesquels Caravage fît ses premières armes, et évoque ses rencontres déterminantes avec le marquis Giustiniani et le cardinal del Monte, qui devinrent ses principaux mécènes.
  
Elle met aussi en lumière les conflits nombreux qui opposaient Caravage à ses rivaux, notamment ceux qui commençaient à copier ses œuvres et son style. La dernière salle évoque la rixe de 1606 au cours de laquelle le peintre tua Ranuccio Tomassoni ; condamné à mort, il dût partir en exil et ne revît jamais Rome.
  
La puissance de ces œuvres extraordinaires et l'émotion que leur contemplation procure sont telles qu'on en oublie la foule, l’exiguïté des salles et l'envahissement sonore des audioguides.

L'exposition se termine le 28 janvier 2019, et la réservation est fortement conseillée.
  
https://www.musee-jacquemart-andre.com/fr/caravage-rome-amis-ennemis
 
Les tableaux exposés sont tous présentés sur le site de mon collègue et ami Jean-Claude :

https://jcmemo-34.blogspot.com/2018/11/caravage-rome-amis-ennemis-paris.html