samedi 16 juin 2018

Super Leo

Est-il vraiment besoin de présenter le baryton italien, qui vient de fêter allègrement ses 76 ans ?
  
Je m’en veux même un peu d’avoir attendu aussi longtemps pour parler de cet artiste exceptionnel, que beaucoup reconnaissent, et j'en suis, comme le plus grand baryton verdien de notre époque.

Après ses débuts en 1967 au Théâtre expérimental de Spolète dans le rôle de Figaro, Leo Nucci effectue ses vrais débuts, dans le même rôle, en 1977, à la Scala de Milan. Dès 1978, il est appelé par Covent Garden pour Luisa Miller, puis au Met pour Un Bal masqué.
  
Le chanteur est alors réclamé par les plus grandes scènes du monde, et le succès est partout au rendez-vous. Leo Nucci aborde les plus grands rôles du répertoire, Gérard (Andrea Chénier), Posa (Don Carlo), Nabucco, Luna (Il Trovatore), Figaro (Le Barbier de Séville) et Macbeth. 
  
Rigoletto reste toutefois son cheval de bataille : il tiendra le rôle dit-on plus de 440 fois ! Comme un soir de juillet 2011, à Orange, où il trisse le fameux air de La vendetta, comme il l'avait déjà fait à Marseille en 1983 devant un public survolté, qui hurlait, applaudissait avec frénésie et tapait des pieds dans un tel fracas que le directeur a craint un moment que le plancher ne s'effondre. 
  
Leo Nucci a peu enregistré de récitals : deux programmes Verdi chez Decca, et sans doute quelques enregistrements pris sur le vif. Car, fondamentalement, le baryton est une bête de scène et c’est là, voire au DVD qu’il faut le voir et l’écouter chanter.
  
Dans ce récital, que j'ai trouvé dans le coffret Decca (http://jefopera.blogspot.com/2017/12/55-jours-de-bonheur.html), Leo propose un choix d'airs particulièrement réussi, puisé dans des opéras de Bellini, Donizetti, Verdi et Rossini un peu délaissés, comme Il Pirata, Beatrice di Tenda (Bellini), Poliuto, Dom Sebastien et Il Duca d'Alba (Donizetti). 
  
Que dire de cet art du chant qui n'ait déjà été dit ? Puissance, intensité, timbre de velours, intelligence des textes, tout y est, et même davantage. Au surplus, parfaitement enregistré (c'est du Decca....), accompagné vaillamment par Gianfranco Masini à la tête de l'English Chamber Orchestra, ce disque est un un pur bonheur.
  

vendredi 1 juin 2018

Entretien avec le claveciniste Marouan Mankar-Bennis

Marouan Mankar-Bennis
A l'occasion de la parution de son enregistrement consacré à Jean-François Dandrieu, un disque que nous avions beaucoup aimé (http://jefopera.blogspot.fr/2018/04/marouan-mankar-bennis-joue-dandrieu.html), Marouan Mankar-Bennis nous a accordé un entretien, et c'est avec plaisir que nous avons fait la connaissance de ce jeune musicien très talentueux.
  
Marouan, pouvez-vous revenir un peu sur votre parcours et nous dire en quelques mots comment, et pourquoi, avez-vous choisi de pratiquer le clavecin ?

J’ai découvert le clavecin vers l’âge de 12 ans, un peu par hasard, alors que j’étais élève en violoncelle au conservatoire de Limoges. J’ai immédiatement été fasciné par le son et le caractère sensuel de ce bel instrument, son toucher si particulier, la variété de ses couleurs, son coté à la fois brillant, intime et aristocratique.
 
A 14 ans, j'ai donc suivi des cours de clavecin au conservatoire de Limoges. Je me suis ensuite perfectionné auprès d’Elisabeth Joyé au Conservatoire du 7ème arrondissement de Paris  puis au CNSM, dans les classes de Blandine Rannou et d'Olivier Beaumont.
 
Aujourd’hui ma carrière prend plusieurs formes, comme professeur de clavecin au Conservatoire de Pantin, chef de chant, continuiste et bien sûr soliste.
 
Vous avez choisi pour votre premier disque des pièces de Jean-François Dandrieu. Quelles sont les raisons de ce choix ?
 
Bien que connue des clavecinistes, l’œuvre pour clavecin de Dandrieu reste finalement assez peu donnée en concert et rarement enregistrée. Contemporaine de celle de Couperin et de Rameau, on a tendance trop hâtivement à la comparer à ces dernières. Et puis son écrit théorique, Principes de l’Accompagnement (1718), très célèbre en son temps et toujours incontournable pour l’apprenti claveciniste d’aujourd’hui qui veut s’initier à la basse-continue, tend à réduire le compositeur à ses seules contributions didactiques.

Pourtant, particulièrement bien écrites, sensibles et profondes, ses pièces pour le clavecin mettent remarquablement bien en valeur l'instrument et le jeu de l'interprète, grâce à un jeu subtil sur le toucher, la résonance et l’ornementation, peu transposable au piano, contrairement à celles de Rameau et de Couperin.

Les pièces de Dandrieu s'inscrivent évidemment dans l'esthétique de la musique française de l'époque, expressive, descriptive et fortement marquée par les rythmes de danse ; on y retrouve cependant parfois une certaine gravité, qui semble appartenir encore à la fin du règne de Louis XIV.
  
Pour me guider dans le choix et l’agencement des pièces de mon disque, m’est venue l’idée d’un opéra pour clavecin. En fait, l’ombre de Lully plane dans bien des pages de Dandrieu, à travers les grands mouvements de danse que sont par exemple La Naturèle ou La Figurée, son inclination pour les pièces descriptives et programmatiques, et bien sûr l’évocation fréquente de figures mythologiques.
 
La façon dont Dandrieu a noté sa musique laisse-t-elle beaucoup de liberté à l'interprète ?

Les partitions de Dandrieu sont très précises, sur les registrations, ce qui n'est pas habituel à cette époque, mais aussi sur les ornements qui sont tous notés ; je respecte bien sûr la tradition qui laisse ceux des reprises au choix de l'interprète. En revanche, on ne trouve pas d'indication de tempo ou de nuance, qu'il faut en quelque sorte déduire du titre de la pièce. Le titre doit guider le musicien, qui dispose en réalité d'une assez grande liberté d'interprétation.

Quelques mots sur votre clavecin...

C'est une copie d'un clavecin flamand à un clavier, du milieu du 17ème siècle. Il possède deux rangées de cordes. Bien sûr, cet instrument précède l'œuvre de Dandrieu de presque 70 ans, mais nous savons que ces clavecins étaient appréciés et circulaient beaucoup en France. Il se caractérise par des attaques franches, des registres très marqués et un timbre direct, presque rustique.
 
Quels seraient les compositeurs et les œuvres que vous aimeriez faire découvrir, enregistrer ou jouer au concert ?
 
Ah… Il y a plein de compositeurs qui me passionnent ! Mais après Dandrieu et l’univers versaillais, j’aimerais explorer en soliste d’autres esthétiques, je pense à la musique napolitaine et espagnole du 17ème siècle.
 
En revanche, avec mon ensemble La lyre d'Orphée, nous travaillons autour du répertoire composé en France dans la seconde moitié du 18ème siècle. Une époque passionnante, où se croisent à Paris des personnalités comme Jean-Chrétien Bach, Johann Schobert ou encore le jeune Mozart. Dans ce moment charnière ou cohabitent clavecin et pianoforte, les formations sont souvent très originales et laissent la part belle au clavier qui est beaucoup plus qu’un simple instrument d’accompagnement. Notre ensemble est actuellement en résidence au Domaine de la Chaux, à Alligny-en-Morvan.

Schobert ?
 
Oui, Johann Schobert est un musicien allemand, qui passa la majeure partie de sa vie à Paris, au milieu du 18ème siècle. Il a composé de nombreuses sonates pour clavecin, dans le style dit "galant", entre baroque et style classique. Au cours de l'un de ses séjours à Paris, le jeune Mozart rencontra Schobert et apprécia beaucoup sa musique, qui influença directement ses premières compositions.

Vos projets pour les mois à venir ?
  
Je serai présent au Festival du Haut Jura, que dirige Vincent Dumestre, chef du Poème Harmonique, pour deux concerts autour de Monteverdi et de ses contemporains, les 16 et 17 juin. Le 25 juin,  j’aurai le plaisir de jouer le programme Dandrieu au Temple du Foyer de l'âme, dans le 11ème arrondissement de Paris.


lundi 28 mai 2018

Mysterien Kantaten, à l'aube du baroque allemand

La 20ème édition du Festival Bach-en-Combrailles aura lieu à Pontaumur, dans le Puy-de-Dôme, du lundi 6 au dimanche 12 août prochain.

L’ensemble Les Surprises, Le Consort, l’Orchestre d’Auvergne, A Nocte Temporis, les solistes Alice Julien-Laferrière, Alice Ader, Emmanuelle Bertrand, Reinoud van Mechelen seront au rendez-vous, dans des programmes exigeants, originaux et fortement stimulants.

Mardi 7 août, en soirée, l'ensemble Les Surprises présentera le programme Mysterien Kantaten, qu'il vient d'enregistrer sous le label Ambronay.

Mysterien Kantaten regroupe des œuvres vocales allemandes du 17ème siècle, dont plusieurs de Buxtehude -notamment un sublime Klag lied, poignante élégie composée par le musicien à la mémoire de son père.

Le disque permet également de découvrir deux compositeurs très intéressants. Nicolaus Bruhns, tout d'abord. Élève prodige de Buxtehude, il était, dit-on, capable d’improviser au violon tout en s’accompagnant avec les pieds à l’orgue. Disparu à l’âge de 32 ans, il a laissé des pièces pour orgue de grande qualité ainsi que plusieurs cantates, dont le poignant De Profundis.
  
De Cristoph Bernhard, que Schütz considérait comme l'un de ses meilleurs élèves, Les Surprises proposent sa cantate Wohl dem, der den Herren fürchtet (Heureux celui qui craint le Seigneur).
  
Le XVIIe siècle allemand est aussi l’époque de l’étude des astres et de leurs rotations, engouement qui se traduit en musique par de nombreuses œuvres en métamorphoses, comme les chaconnes et passacailles, au rythme répétitif et envoûtant. Deux magnifiques exemples (Pachelbel et Buxtehude) seront présentées ainsi qu'une "sonate mystère”, commandée à Friedemann Brennecke, jeune compositeur allemand et lointain successeur de ces musiciens anciens.
  
Les voix superbes de la soprano Maïlys de Villoutreys et du baryton Etienne Bazola servent à merveille ce répertoire un peu austère, mais aussi profond, délicat et tout en clairs-obscurs.
  
Fondé par Juliette Guignard et Louis-Noël Bestion de Camboulas en 2010, l'ensemble Les Surprises emprunte son nom aux Surprises de l'amour, l'opéra-ballet de Rameau. Il a déjà enregistré trois disques pour le label Ambronay Editions, Rebel de père en fils en 2013, Les Eléments en 2016 et L'héritage de Rameau en 2017. Tous unanimement salués par la critique.
  
Depuis sa création, Les Surprises se produisent dans de nombreuses salles et festivals à travers l'Europe (Opéra royal de Versailles, Opéra de Massy, Festival d'Ambronay entre autres), et bien sûr au Festival Bach en Combrailles, dont le programme complet peut être consulté sur le site :


mardi 8 mai 2018

Tout ou partie

Il y a quelques semaines, un ami souhaitant découvrir la musique dite « classique » m’a demandé de lui faire quelques suggestions d’écoute. Question a priori simple mais qui m’a beaucoup embarrassé et à laquelle je reste bien en peine de répondre.
  
Mon premier réflexe a été de l’orienter vers les morceaux les plus connus, ceux que les maisons de disques regroupent régulièrement au sein de compilations. 
  
Regardés de haut par la critique, ces coffrets ont néanmoins pour mérite de permettre à un large public de découvrir, souvent dans de bonnes interprétations, des extraits d’opéras et des mouvements de symphonies, de sonates ou de concertos. C’est d'ailleurs ce que fait Radio Classique dans ses programmes et ses CD et aussi, d’une certaine façon, votre serviteur sur ce blog, avec les liens Youtube proposés en illustration des billets.
  
Dimanche dernier, en écoutant, au milieu de l’une de ces compilations, l’adagio du 23ème concerto pour piano de Mozart, enchâssé entre un mouvement de sonate et un air de L’Enlèvement au sérail, j’ai pourtant ressenti un vague malaise.

Car une œuvre est un tout, un ensemble cohérent conçu comme tel par le compositeur. Elle ne peut s'écouter qu'en entier et dans l'ordre fixé, car c'est uniquement comme cela qu'elle va révéler toute sa beauté et sa force émotionnelle.
   
Que dirait-on d’un livre sur Léonard de Vinci qui ne présenterait en illustration qu’une oreille de La Joconde, la tête de la Dame à l’hermine ou un pli de jupe de Sainte-Anne ?  Et quel professeur de lettres pourrait dispenser ses élèves de lire les deux premiers actes de Phèdre ou les 200 dernières pages de La Chartreuse de Parme ?
  
Je me suis dit aussi que conseiller l’écoute d’extraits serait peut-être perçu par mon ami comme le reflet d’une attitude condescendante, voire méprisante, un peu à la manière de ma grand tante, qui, servant un méchant ragoût à ses garçons de ferme, lâchait en maniant la louche : ça suffit ben pour qui qu’c’est !
  
J’eus donc envie de lui dire : écoute ce que tu veux, mais prends le temps nécessaire pour l’écouter en entier.
  
Jusqu’à ce que revienne un souvenir très ancien, celui de ma première institutrice à l’école maternelle. Une jeune femme radieuse qui, chaque après-midi, nous faisait partager son amour de la musique. Parfois, elle venait avec des instruments et nous montrait comment en jouer. Le plus souvent, ces séances étaient consacrées à l’écoute de disques. Il y avait bien sûr les contes musicaux, Babar, Pierre et le loup, Le Carnaval des animaux mais je me souviens aussi très bien des Quatre Saisons, de Peer Gynt, de la Symphonie pastorale et de la chevauchée des Walkyries.
  
Une fois le disque installé, la maîtresse nous demandait de fermer les yeux, d’écouter attentivement le morceau et de décrire ensuite à haute voix les images qui nous étaient apparues. Il faut croire que Wagner me fît déjà une forte impression puisque je me souviens encore, comme si c’était hier, avoir levé la main pour décrire le train lancé à toute allure qui avait surgi dans ma petite tête à l’écoute de la Chevauchée. Suivie de ses sœurs enwagonnées les unes aux autres, voilà donc notre Brünnhilde transformée en furieuse locomotive, sifflant et lâchant de grands nuages de fumée !
  
Quand tout le monde avait décrit ses impressions, la maîtresse nous racontait de sa voix douce l’enchaînement des saisons sur la lagune vénitienne, les forfaits du méchant Peer Gynt et la furieuse cavalcade des filles de Wotan. Nous étions tout petits, assis par terre en culotte courte, et fascinés par ces musiques dont de simples extraits suffisaient à nous transporter dans des mondes fantastiques. Et les questions de début, de partie et de totalité ne se sont jamais posées.
  

mardi 1 mai 2018

L'Opéra des gueux

The Beggar's opera (L'opéra des gueux) est à l'affiche au théâtre des Bouffes du Nord, dans une mise en scène très réussie de Robert Carsen. Les Arts Florissants sont dans la fosse, William Christie à la baguette certains soirs. 
  
Bon, il va falloir faire vite car il ne reste plus que deux représentations, demain et après-demain. Mais le spectacle part en tournée, à l'étranger et en province.
  
C'est sans doute le seul opéra dont le librettiste, John Gay, est plus célèbre que le compositeur.
  
Né en 1685, il fût élevé par son oncle après la perte de ses parents, rejoignit Londres après ses études de grammaire et devint apprenti aux côtés d'un mercier en soieries. Mais son cœur et son esprit n'en avaient que pour la littérature : en 1708, il publia un premier poème A la louange du vin, puis six pastorales dépeignant la vie rurale en Angleterre.
  
En 1714, Gay fût nommé secrétaire de l'ambassadeur britannique à la cour de Hanovre. La mort de la reine Anne, trois mois plus tard, vint toutefois sonner le glas de sa carrière, le couronnement de l'électeur George Ier de Hanovre comme roi d'Angleterre entraînant la fermeture de l'ambassade.
  
A Londres, il fît la connaissance de Haendel, qui lui confia, pour qu'il l'adapte à la scène londonienne, le livret d'Aci, Galatea e Polifemo, une "sérénade à trois voix" qu'il avait composée quelques années auparavant, en Italie. 
  
Mais c'est avec The Beggar's opera que Gay va passer à la postérité.
  
Agacé par l'engouement quasi hystérique du public londonien pour les opéras italiens, Gay décida de collecter et de mettre bout à bout des chansons populaires britanniques et des arias d'opéras italiens, et de les faire chanter à des mendiants et bandits des bas-fonds londoniens. Les arrangements musicaux furent confiés à un certain Johann Christoph Pepusch.
  
A forte portée satyrique, The Beggar's opera ridiculise la haute société de l'époque et tourne en dérision son engouement pour l'opéra italien. Tous, politiciens et fonctionnaires, sont, par définition, corrompus sans qu'on y puisse rien faire, si ce n’est y prendre part, pour tenter de s’en sortir.
  
Dès sa première représentation en 1728, L'opéra des gueux n'a cessé de rencontrer un énorme succès ; il a donné lieu à de nombreuses adaptations théâtrales, musicales et cinématographiques, la plus célèbre d'entre elle étant le film de Peter Brook, avec Lawrence Olivier. Les personnages, notamment le capitaine Macheath et Polly Peachum, ont inspiré Bertolt Brecht et Kurt Weill pour leur Opéra de quat'sous.
  
Un monument fut élevé à la mémoire de Gay par le duc et la duchesse de Queensberry, avec une belle épitaphe :
  
Simple comme un enfant, affectueux et doux,
Homme par ton esprit, au vertueux courroux
Que savais mitiger par ta veine plaisante,
fait pour charmer ton siècle, et par ton âme ardente

Fait pour le fustiger. Restant incorrompu
Même parmi les grands d'un Etat corrompu
Quoique pauvre ; ami sûr, et compagnon facile,
Jamais blâmé vivant, pleuré sur ton argile

Tel ils sont les honneurs qu'à ta vertu l'on rend.
Près des héros ton buste est placé maintenant
A la cendre des Bois se mêle ta poussière,
Mais ce sont les regrets que tu laisses sur terre

Qui plus que ces honneurs sont un hommage vrai,
Quand les plus nobles cœurs disent "Ici gît Gay"

samedi 28 avril 2018

Le roi mélancolique

San Ildefonso, Palais de la Granja
Près de Ségovie, dans le village de San Ildefonso, se trouve le palais de La Granja, construit au XVIIIème siècle par le roi Philippe V. 
  
Petit-fils de Louis XIV, désigné roi d'Espagne à l'âge de 17 ans par la volonté du roi Charles II qui n'avait pas d'héritier, Philippe V fût le premier Bourbon d'Espagne.
  
Vers 1735, le roi sombra dans une étrange léthargie, passant des journées entières dans ses appartements. Sombre, taciturne, négligé dans sa personne, il délaissa peu à peu les affaires du royaume et rien ne semblait pouvoir y remédier.
   
On parla de mal du pays, de tristesse, de mélancolie. L'on dirait aujourd'hui dépression et c'était sans doute cela.
  
Au cours de l'année 1737, la reine Elisabeth Farnese, sa seconde épouse, apprit que Farinelli était à Madrid. Elle le manda à la Cour et lui demanda de choisir dans son répertoire quelques morceaux propres à redonner un peu de gaieté à son époux.
  
Lorsque le roi entendit les premiers sons de la voix de Farinelli, un léger sourire éclaira son visage, comme s’il se réveillait d’un rêve pénible. Voulant voir de plus près celui auquel il devait ce bonheur, il fit venir le chanteur, le complimenta et lui demanda quelle récompense il voulait. 
  
L’artiste, qui était sans doute instruit de la réponse qu'il avait à faire, dit au roi de sortir de son appartement, de prendre soin de sa personne et de s’occuper des intérêts de ses états. Ce qu'il fit. Philippe V se leva et demanda à présider le conseil de ses ministres où il n’avait pas paru depuis longtemps.
  
Farinelli fut auprès de Philippe V ce qu’avait été le jeune David auprès du vieux roi Saül, un médecin de l’âme, un enchanteur qui, par quelques sons mélodieux, faisait revenir le soleil dans le cœur d'un monarque mélancolique. Il resta à la cour de Philippe pendant plus de vingt ans.
  

lundi 16 avril 2018

Générations Lully

C'est un très beau projet que pilote depuis deux ans le Centre de musique baroque de Versailles.
  
Fort d’une première expérience de médiation culturelle à Trappes (L’Inde galante en 2013-2015) et grâce au concours des acteurs éducatifs, sociaux et culturels de la ville, le Centre a conçu Générations Lully comme un parcours artistique autour de Jean-Baptiste Lully.

Près de 1 000 enfants, adolescents et adultes de la ville de Trappes ont pu ainsi découvrir, de l'intérieur et en participant eux-mêmes à l'aventure, la diversité de la musique et de la scène françaises des XVIIe et XVIIIe siècles.
 
Générations Lully se déroule en deux temps : une année de sensibilisation à l’art baroque français (visites, rencontres, ateliers, spectacles, etc.) puis une année de création artistique d’un spectacle pluridisciplinaire, qui s'intitule Baptiste ou l'opéra des farceurs.
 
Baptiste met en scène la vie trépidante de Lully, ce qui offre une trame idéale pour raconter le monde baroque : adolescent désargenté venu d’Italie pour trouver à employer ses talents, de marmiton passé musicien, le voilà chargé des spectacles de Louis XIV. Travailleur enragé, à la fois pédagogue, metteur en scène, chorégraphe, régisseur, chef d’orchestre et compositeur, il crée l’opéra français, s’associant pour cela aux plus grands artistes de son temps.
   
Conçu et mis en scène par Vincent Tavernier, qui en a lui-même écrit le livret, sur une musique de Lully, bien sûr,  Baptiste sera créé à la Halle culturelle – La Merise de Trappes, puis repris à l’Opéra royal de Versailles les 15 et 17 mai prochains.
 
Entretien avec Vincent Tavernier, auteur/metteur en scène du spectacle
 
Quelle est la particularité de la comédie-ballet ?
 
Molière a destiné une grande partie de ses pièces aux comédiens, mais il a inventé une forme particulière, la « comédie-ballet », où l’action dramatique est menée tantôt par la comédie, tantôt par la danse, tantôt par le chant. Le Bourgeois gentilhomme avec la musique de Lully et Le Malade imaginaire avec celle de Charpentier sont les comédies-ballets les plus connues, mais il y en a une dizaine d’autres ! Ce n’est pas facile de monter ces ouvrages car cela coûte cher de réunir les comédiens, chanteurs, danseurs et instrumentistes nécessaires. Souvent on ne connaît ces pièces qu’à travers leur texte. Et faute d’avoir une bonne connaissance de l’environnement visuel et sonore, on perd le sens de ces ouvrages tellement originaux.
 
Justement, en quoi consiste le goût français ?

Le « goût français » est une expression du XVIIIe siècle utilisée à propos de danse ou de musique. On dirait aujourd’hui la « french touch ». On reconnaît aux Français, dans leur art de vivre comme dans leur expression artistique, un certain nombre de singularités. Une « manière » qui revêt les formes les plus diverses et se plaît à les combiner en manifestations singulières et chatoyantes ; un art qui enchante et séduit pour mieux guider vers une révélation profonde ; un art ouvert au monde et aux cultures les plus variées, dont une assimilation méditée lui donne son caractère le plus original ; un art, enfin, où l’intelligence se pose en guide du cœur, provoquant toujours la prise de distance nécessaire pour n’être dupe ni des passions, ni des manipulations. Le goût français, c’est le goût d’un plaisir plein d’esprit, un ma-lin plaisir !
 
En quoi les arts du XVIIe siècle peuvent-ils intéresser les Français d’aujourd’hui ?
 
La date à laquelle une œuvre d’art a été produite importe peu : les peintures des grottes de Lascaux nous touchent toujours. Les formes artistiques du XVIIe siècle sont d’autant plus parlantes que leurs concepteurs les ont voulues universelles, donc efficaces quels que soit l’endroit et l’époque auxquels ces œuvres seraient reçues. Il me semble que ces artistes étaient convaincus d’offrir à chaque être humain, grâce à l’art, un chemin assuré pour le conduire à la Beauté, à l’Harmonie – le « beau et le bon ». Cet optimisme, cette foi dans la puissance agissante des arts me semblent plus que jamais désirables dans nos sociétés matérialistes et déprimées.
 
Quelles sont les principales difficultés pour monter un spectacle du XVIIe siècle ?
  
C’est d’abord de comprendre ce qu’a voulu l’auteur… alors qu’il n’est plus là pour s’expliquer ! Il faut entreprendre tout un travail de fond pour retrouver comment « fonctionne » l’œuvre, alors que les informations dont nous disposons ne sont pas toujours claires ou suffisantes. C’est comme s’il fallait cuisiner un succulent plat du XVIIe siècle en n’en possédant que la recette écrite à l’époque. Les mots employés auraient vieilli ou même changé de sens ; certains ingrédients n’existeraient plus, ou seraient désignés par des noms incompréhensibles ; leur poids serait exprimé avec des mesures qui ne sont plus les nôtres ; les temps de cuissons seraient ceux d’un four à bois – bref ! il faudrait que le cuisinier réalise un énorme travail de restitution. C’est la même chose pour le metteur en scène !