mardi 8 mai 2018

Tout ou partie

Il y a quelques semaines, un ami souhaitant découvrir la musique dite « classique » m’a demandé de lui faire quelques suggestions d’écoute. Question a priori simple mais qui m’a beaucoup embarrassé et à laquelle je reste bien en peine de répondre.
  
Mon premier réflexe a été de l’orienter vers les morceaux les plus connus, ceux que les maisons de disques regroupent régulièrement au sein de compilations. 
  
Regardés de haut par la critique, ces coffrets ont néanmoins pour mérite de permettre à un large public de découvrir, souvent dans de bonnes interprétations, des extraits d’opéras et des mouvements de symphonies, de sonates ou de concertos. C’est d'ailleurs ce que fait Radio Classique dans ses programmes et ses CD et aussi, d’une certaine façon, votre serviteur sur ce blog, avec les liens Youtube proposés en illustration des billets.
  
Dimanche dernier, en écoutant, au milieu de l’une de ces compilations, l’adagio du 23ème concerto pour piano de Mozart, enchâssé entre un mouvement de sonate et un air de L’Enlèvement au sérail, j’ai pourtant ressenti un vague malaise.

Car une œuvre est un tout, un ensemble cohérent conçu comme tel par le compositeur. Elle ne peut s'écouter qu'en entier et dans l'ordre fixé, car c'est uniquement comme cela qu'elle va révéler toute sa beauté et sa force émotionnelle.
   
Que dirait-on d’un livre sur Léonard de Vinci qui ne présenterait en illustration qu’une oreille de La Joconde, la tête de la Dame à l’hermine ou un pli de jupe de Sainte-Anne ?  Et quel professeur de lettres pourrait dispenser ses élèves de lire les deux premiers actes de Phèdre ou les 200 dernières pages de La Chartreuse de Parme ?
  
Je me suis dit aussi que conseiller l’écoute d’extraits serait peut-être perçu par mon ami comme le reflet d’une attitude condescendante, voire méprisante, un peu à la manière de ma grand tante, qui, servant un méchant ragoût à ses garçons de ferme, lâchait en maniant la louche : ça suffit ben pour qui qu’c’est !
  
J’eus donc envie de lui dire : écoute ce que tu veux, mais prends le temps nécessaire pour l’écouter en entier.
  
Jusqu’à ce que revienne un souvenir très ancien, celui de ma première institutrice à l’école maternelle. Une jeune femme radieuse qui, chaque après-midi, nous faisait partager son amour de la musique. Parfois, elle venait avec des instruments et nous montrait comment en jouer. Le plus souvent, ces séances étaient consacrées à l’écoute de disques. Il y avait bien sûr les contes musicaux, Babar, Pierre et le loup, Le Carnaval des animaux mais je me souviens aussi très bien des Quatre Saisons, de Peer Gynt, de la Symphonie pastorale et de la chevauchée des Walkyries.
  
Une fois le disque installé, la maîtresse nous demandait de fermer les yeux, d’écouter attentivement le morceau et de décrire ensuite à haute voix les images qui nous étaient apparues. Il faut croire que Wagner me fît déjà une forte impression puisque je me souviens encore, comme si c’était hier, avoir levé la main pour décrire le train lancé à toute allure qui avait surgi dans ma petite tête à l’écoute de la Chevauchée. Suivie de ses sœurs enwagonnées les unes aux autres, voilà donc notre Brünnhilde transformée en furieuse locomotive, sifflant et lâchant de grands nuages de fumée !
  
Quand tout le monde avait décrit ses impressions, la maîtresse nous racontait de sa voix douce l’enchaînement des saisons sur la lagune vénitienne, les forfaits du méchant Peer Gynt et la furieuse cavalcade des filles de Wotan. Nous étions tout petits, assis par terre en culotte courte, et fascinés par ces musiques dont de simples extraits suffisaient à nous transporter dans des mondes fantastiques. Et les questions de début, de partie et de totalité ne se sont jamais posées.
  

mardi 1 mai 2018

L'Opéra des gueux

The Beggar's opera (L'opéra des gueux) est à l'affiche au théâtre des Bouffes du Nord, dans une mise en scène très réussie de Robert Carsen. Les Arts Florissants sont dans la fosse, William Christie à la baguette certains soirs. 
  
Bon, il va falloir faire vite car il ne reste plus que deux représentations, demain et après-demain. Mais le spectacle part en tournée, à l'étranger et en province.
  
C'est sans doute le seul opéra dont le librettiste, John Gay, est plus célèbre que le compositeur.
  
Né en 1685, il fût élevé par son oncle après la perte de ses parents, rejoignit Londres après ses études de grammaire et devint apprenti aux côtés d'un mercier en soieries. Mais son cœur et son esprit n'en avaient que pour la littérature : en 1708, il publia un premier poème A la louange du vin, puis six pastorales dépeignant la vie rurale en Angleterre.
  
En 1714, Gay fût nommé secrétaire de l'ambassadeur britannique à la cour de Hanovre. La mort de la reine Anne, trois mois plus tard, vint toutefois sonner le glas de sa carrière, le couronnement de l'électeur George Ier de Hanovre comme roi d'Angleterre entraînant la fermeture de l'ambassade.
  
A Londres, il fît la connaissance de Haendel, qui lui confia, pour qu'il l'adapte à la scène londonienne, le livret d'Aci, Galatea e Polifemo, une "sérénade à trois voix" qu'il avait composée quelques années auparavant, en Italie. 
  
Mais c'est avec The Beggar's opera que Gay va passer à la postérité.
  
Agacé par l'engouement quasi hystérique du public londonien pour les opéras italiens, Gay décida de collecter et de mettre bout à bout des chansons populaires britanniques et des arias d'opéras italiens, et de les faire chanter à des mendiants et bandits des bas-fonds londoniens. Les arrangements musicaux furent confiés à un certain Johann Christoph Pepusch.
  
A forte portée satyrique, The Beggar's opera ridiculise la haute société de l'époque et tourne en dérision son engouement pour l'opéra italien. Tous, politiciens et fonctionnaires, sont, par définition, corrompus sans qu'on y puisse rien faire, si ce n’est y prendre part, pour tenter de s’en sortir.
  
Dès sa première représentation en 1728, L'opéra des gueux n'a cessé de rencontrer un énorme succès ; il a donné lieu à de nombreuses adaptations théâtrales, musicales et cinématographiques, la plus célèbre d'entre elle étant le film de Peter Brook, avec Lawrence Olivier. Les personnages, notamment le capitaine Macheath et Polly Peachum, ont inspiré Bertolt Brecht et Kurt Weill pour leur Opéra de quat'sous.
  
Un monument fut élevé à la mémoire de Gay par le duc et la duchesse de Queensberry, avec une belle épitaphe :
  
Simple comme un enfant, affectueux et doux,
Homme par ton esprit, au vertueux courroux
Que savais mitiger par ta veine plaisante,
fait pour charmer ton siècle, et par ton âme ardente

Fait pour le fustiger. Restant incorrompu
Même parmi les grands d'un Etat corrompu
Quoique pauvre ; ami sûr, et compagnon facile,
Jamais blâmé vivant, pleuré sur ton argile

Tel ils sont les honneurs qu'à ta vertu l'on rend.
Près des héros ton buste est placé maintenant
A la cendre des Bois se mêle ta poussière,
Mais ce sont les regrets que tu laisses sur terre

Qui plus que ces honneurs sont un hommage vrai,
Quand les plus nobles cœurs disent "Ici gît Gay"

samedi 28 avril 2018

Le roi mélancolique

San Ildefonso, Palais de la Granja
Près de Ségovie, dans le village de San Ildefonso, se trouve le palais de La Granja, construit au XVIIIème siècle par le roi Philippe V. 
  
Petit-fils de Louis XIV, désigné roi d'Espagne à l'âge de 17 ans par la volonté du roi Charles II qui n'avait pas d'héritier, Philippe V fût le premier Bourbon d'Espagne.
  
Vers 1735, le roi sombra dans une étrange léthargie, passant des journées entières dans ses appartements. Sombre, taciturne, négligé dans sa personne, il délaissa peu à peu les affaires du royaume et rien ne semblait pouvoir y remédier.
   
On parla de mal du pays, de tristesse, de mélancolie. L'on dirait aujourd'hui dépression et c'était sans doute cela.
  
Au cours de l'année 1737, la reine Elisabeth Farnese, sa seconde épouse, apprit que Farinelli était à Madrid. Elle le manda à la Cour et lui demanda de choisir dans son répertoire quelques morceaux propres à redonner un peu de gaieté à son époux.
  
Lorsque le roi entendit les premiers sons de la voix de Farinelli, un léger sourire éclaira son visage, comme s’il se réveillait d’un rêve pénible. Voulant voir de plus près celui auquel il devait ce bonheur, il fit venir le chanteur, le complimenta et lui demanda quelle récompense il voulait. 
  
L’artiste, qui était sans doute instruit de la réponse qu'il avait à faire, dit au roi de sortir de son appartement, de prendre soin de sa personne et de s’occuper des intérêts de ses états. Ce qu'il fit. Philippe V se leva et demanda à présider le conseil de ses ministres où il n’avait pas paru depuis longtemps.
  
Farinelli fut auprès de Philippe V ce qu’avait été le jeune David auprès du vieux roi Saül, un médecin de l’âme, un enchanteur qui, par quelques sons mélodieux, faisait revenir le soleil dans le cœur d'un monarque mélancolique. Il resta à la cour de Philippe pendant plus de vingt ans.
  

lundi 16 avril 2018

Générations Lully

C'est un très beau projet que pilote depuis deux ans le Centre de musique baroque de Versailles.
  
Fort d’une première expérience de médiation culturelle à Trappes (L’Inde galante en 2013-2015) et grâce au concours des acteurs éducatifs, sociaux et culturels de la ville, le Centre a conçu Générations Lully comme un parcours artistique autour de Jean-Baptiste Lully.

Près de 1 000 enfants, adolescents et adultes de la ville de Trappes ont pu ainsi découvrir, de l'intérieur et en participant eux-mêmes à l'aventure, la diversité de la musique et de la scène françaises des XVIIe et XVIIIe siècles.
 
Générations Lully se déroule en deux temps : une année de sensibilisation à l’art baroque français (visites, rencontres, ateliers, spectacles, etc.) puis une année de création artistique d’un spectacle pluridisciplinaire, qui s'intitule Baptiste ou l'opéra des farceurs.
 
Baptiste met en scène la vie trépidante de Lully, ce qui offre une trame idéale pour raconter le monde baroque : adolescent désargenté venu d’Italie pour trouver à employer ses talents, de marmiton passé musicien, le voilà chargé des spectacles de Louis XIV. Travailleur enragé, à la fois pédagogue, metteur en scène, chorégraphe, régisseur, chef d’orchestre et compositeur, il crée l’opéra français, s’associant pour cela aux plus grands artistes de son temps.
   
Conçu et mis en scène par Vincent Tavernier, qui en a lui-même écrit le livret, sur une musique de Lully, bien sûr,  Baptiste sera créé à la Halle culturelle – La Merise de Trappes, puis repris à l’Opéra royal de Versailles les 15 et 17 mai prochains.
 
Entretien avec Vincent Tavernier, auteur/metteur en scène du spectacle
 
Quelle est la particularité de la comédie-ballet ?
 
Molière a destiné une grande partie de ses pièces aux comédiens, mais il a inventé une forme particulière, la « comédie-ballet », où l’action dramatique est menée tantôt par la comédie, tantôt par la danse, tantôt par le chant. Le Bourgeois gentilhomme avec la musique de Lully et Le Malade imaginaire avec celle de Charpentier sont les comédies-ballets les plus connues, mais il y en a une dizaine d’autres ! Ce n’est pas facile de monter ces ouvrages car cela coûte cher de réunir les comédiens, chanteurs, danseurs et instrumentistes nécessaires. Souvent on ne connaît ces pièces qu’à travers leur texte. Et faute d’avoir une bonne connaissance de l’environnement visuel et sonore, on perd le sens de ces ouvrages tellement originaux.
 
Justement, en quoi consiste le goût français ?

Le « goût français » est une expression du XVIIIe siècle utilisée à propos de danse ou de musique. On dirait aujourd’hui la « french touch ». On reconnaît aux Français, dans leur art de vivre comme dans leur expression artistique, un certain nombre de singularités. Une « manière » qui revêt les formes les plus diverses et se plaît à les combiner en manifestations singulières et chatoyantes ; un art qui enchante et séduit pour mieux guider vers une révélation profonde ; un art ouvert au monde et aux cultures les plus variées, dont une assimilation méditée lui donne son caractère le plus original ; un art, enfin, où l’intelligence se pose en guide du cœur, provoquant toujours la prise de distance nécessaire pour n’être dupe ni des passions, ni des manipulations. Le goût français, c’est le goût d’un plaisir plein d’esprit, un ma-lin plaisir !
 
En quoi les arts du XVIIe siècle peuvent-ils intéresser les Français d’aujourd’hui ?
 
La date à laquelle une œuvre d’art a été produite importe peu : les peintures des grottes de Lascaux nous touchent toujours. Les formes artistiques du XVIIe siècle sont d’autant plus parlantes que leurs concepteurs les ont voulues universelles, donc efficaces quels que soit l’endroit et l’époque auxquels ces œuvres seraient reçues. Il me semble que ces artistes étaient convaincus d’offrir à chaque être humain, grâce à l’art, un chemin assuré pour le conduire à la Beauté, à l’Harmonie – le « beau et le bon ». Cet optimisme, cette foi dans la puissance agissante des arts me semblent plus que jamais désirables dans nos sociétés matérialistes et déprimées.
 
Quelles sont les principales difficultés pour monter un spectacle du XVIIe siècle ?
  
C’est d’abord de comprendre ce qu’a voulu l’auteur… alors qu’il n’est plus là pour s’expliquer ! Il faut entreprendre tout un travail de fond pour retrouver comment « fonctionne » l’œuvre, alors que les informations dont nous disposons ne sont pas toujours claires ou suffisantes. C’est comme s’il fallait cuisiner un succulent plat du XVIIe siècle en n’en possédant que la recette écrite à l’époque. Les mots employés auraient vieilli ou même changé de sens ; certains ingrédients n’existeraient plus, ou seraient désignés par des noms incompréhensibles ; leur poids serait exprimé avec des mesures qui ne sont plus les nôtres ; les temps de cuissons seraient ceux d’un four à bois – bref ! il faudrait que le cuisinier réalise un énorme travail de restitution. C’est la même chose pour le metteur en scène !
  
   

   

lundi 9 avril 2018

Marouan Mankar-Bennis joue Dandrieu

C'est à une tragédie lyrique au clavecin que nous convie Marouan Mankar-Bennis, dans son récital consacré à Jean-François Dandrieu et publié sous le label L'Encelade.
  
Né en 1682 dans une famille d'artisans et de musiciens, ce compositeur resté un peu dans l'ombre de Couperin et de Rameau est un enfant prodige, qui joua du clavecin dès l'âge de cinq ans devant la princesse Palatine, la belle-sœur haute en couleurs de Louis XIV.
  
Il succéda en 1704 à Nicolas Lebègue comme titulaire de l'orgue de l'église Saint-Merry, et composa la majeure partie de son œuvre pour cet instrument.
  
Au clavecin, son style sobre et élégant se distingue de celui de ses homologues français par un usage soutenu du contrepoint, ce qui le rapproche de l'école allemande. Dandrieu abandonna aussi le cadre strict de la suite de danses au profit de "pièces de caractère", aux noms souvent délicieux, comme Les Bergers héroïques, Les Tendres reproches, Le Concert des muses ou La Lyre d'Orphée -toutes au programme du récital.
  
Marouan Mankar-Bennis a agencé leur succession comme une tragédie lyrique, en un Prologue et cinq actes de caractère, où alternent danses, passacailles, airs langoureux et rythmes guerriers. Une démarche artistique originale, habile et très convaincante, qui donne au récital une vraie personnalité et une belle cohérence d'ensemble, aux antipodes, soit dit en passant, de la plupart de ces insupportables disques concept qui sortent toutes les semaines.
  
Dès les premières mesures, j'ai découvert un jeu élégant, délicat, avec beaucoup de finesse dans les nuances, et dieu sait que cela est difficile au clavecin.
  
Et puis aussi une profondeur, que je n'attendais pas forcément dans ce répertoire. Quelque chose d'indicible, de subtil, de caché peut-être, qui pourrait relever de la tristesse et de la douleur. Une impression qui m'a semblé accentuée par l'instrument choisi pour la première partie du récital, une copie moderne d'un clavecin flamand du milieu du XVIIème siècle, au son franc et profond, avec des registres bien marqués, et une belle gravité caressante.
  
Le livret m'apprend que cet instrument est équipé d'un "jeu de luth", dispositif permettant de retrouver, au clavier, le son soyeux de cet instrument. Le Prologue de notre tragédie lyrique a d'ailleurs été conçu par l'interprète comme un hommage à cet instrument "délicieusement archaïque".
  
Ancien élève d'Olivier Beaumont et de Blandine Rannou au CNSM, Marouan Mankar-Bennis suit une double carrière de concertiste et chef de chant, qui l'a conduit à travailler notamment avec Vincent Dumestre et son Poème Harmonique, puis en compagnie du baryton Marc Mauillon, avec qui il a enregistré les Leçons de ténèbres de Michel Lambert, compositeur du XVIIème siècle. Le claveciniste enseigne aujourd'hui au Conservatoire de Pantin, et se produit un peu partout dans le monde. Le disque sort le 13 avril prochain.
 


lundi 2 avril 2018

Chateaubriand, la musique et l'opéra

Chateaubriand aimait-il la musique ?
  
J'avais eu l'idée de faire un billet sur le sujet après avoir visité l'an dernier La Vallée aux loups, me disant qu'un tel génie, qui avait vécu et écrit durant la période la plus féconde de l'histoire de la musique, avait certainement assisté à des concerts, rencontré des musiciens, décrit ses impressions et livré quelques anecdotes.
  
Les premières recherches sur internet n'avaient rien donné, pas même l'ombre d'une piste. C'est alors que je pris les Mémoires d'outre-tombe et me lançai dans l'aventure. Il y a avait d'ailleurs longtemps que je souhaitais les lire en entier, d'une traite, et la visite de la Vallée-aux-Loups n'avait fait que raviver ce désir.
  
Les Mémoires ne m'étaient pas inconnus, car j'en avais lu de larges extraits, au lycée, mais surtout au cours du séminaire de littérature qu'animait à Sciences Po le professeur Richard Dubreuil, à la mémoire de qui je voudrais dédier ce billet.
  
Le travail ne fût guère harassant, car Chateaubriand ne parle jamais de musique. Les rares références aux compositeurs et cantatrices de l'époque surgissent le plus souvent dans le texte de façon anecdotique, à l'appui de propos sur un sujet différent. De sorte qu'il s'est révélé impossible de savoir quels étaient les goûts musicaux de l'écrivain. Je m'attendais à une collecte fournie et sérieuse, elle fût fort brève, mais néanmoins amusante.

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Parti pour l'Amérique à la recherche du passage du Nord-Ouest, Chateaubriand campe avec les Indiens, manque de se noyer dans les chutes du Niagara et découvre le lac Onondaga. En route, il reçoit l'hospitalité de colons européens :
  
J'y trouvais souvent une famille avec les élégances de l'Europe, raconte-t-il : des meubles d'acajou, un piano, des tapis, des glaces ; les filles de mon hôte, en beaux cheveux blonds annelés, chantaient au piano le duo de Pandolfetto de Paisiello ou un cantabile de Cimarosa, le tout à la vue du désert, et quelquefois au murmure d'une cascade
  
Le duo de Pandolfetto est extrait de Gli Zingari in fiera, un opéra créé en 1789 avec succès, dont certains airs devinrent des "tubes".
  
Rentré d'Amérique, Chateaubriand fuit la Révolution et ses massacres, et trouve refuge en Angleterre. Il s'installe à la campagne, chez le révérend Ives, et donne des leçons de français à sa fille. Bien sûr, les deux jeunes gens tombent amoureux l'un de l'autre. François-René est captivé par la voix de la jeune Charlotte, qui chantait comme aujourd'hui Madame Pasta -la créatrice du rôle de Norma.
  
Un peu plus loin, il cite brièvement Sacchini, compositeur prolixe d'opéras napolitains, qui vécut à la seconde moitié du XVIIIème siècle.

Les années passent et nous voici sous la Restauration. Louis XVIII vient de nommer Chateaubriand ambassadeur à Berlin.
  
A l'Opéra, le diplomate cause avec les princesses et recueille les impressions du roi, Frédéric-Guillaume III, qui lui avoue tout bas sa détestation de Rossini et son amour pour Gluck. il s'étendait en lamentations sur la décadence de l'art surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du chant dramatique : il me confiait qu'il n'osait dire cela qu'à moi, à cause des personnes qui l'environnaient. Et encore ne connaissait-il pas la Bartoli.
  
Quelques jours plus tard, il rencontre Spontini et fait un amusant portrait de sa femme :
   
M. Spontini, l'auteur de La Vestale, était à la direction de l'opéra. Madame Spontini, fille de M. Erard, était agréable, mais elle semblait expier la volubilité du langage des femmes par la lenteur qu'elle mettait à parler ; chaque mot divisé en syllabes expirait sur ses lèvres ; si elle avait voulu vous dire : Je vous aime, l'amour d'un Français aurait pu s'envoler entre le commencement et la fin de ces trois mots.
  
En 1829, Chateaubriand est nommé ambassadeur à Rome. Il assiste aux obsèques du pape Léon XII et entend le Dies Irae de Fioravanti, qu'il compare avantageusement à la musique de Rossini. Né à Rome en 1770, Valentino Fioravanti avait commencé sa carrière en composant des opéras bouffe dans le style de Cimarosa, avant d'être nommé, en 1810, maître de la Chapelle pontificale. Ses compositions sont toutes tombées dans l'oubli, ce qui n'est pas le cas de celles de Rossini....
  
A la Chapelle Sixtine, il entend le Miserere d'Allegri et écrit à Madame Récamier : Je me souvenais que vous m'aviez parlé de cette cérémonie et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché. 
  
A la fin des Mémoires, dans un paragraphe assez ironique sur les talents des poétesses et romancières, Chateaubriand, voulant illustrer le manque d'originalité de l'inspiration de ces dames, écrit : l'amour ne redit que des hymnes empruntés : cela rappelle ce que l'on raconte de madame Malibran : lorsqu'elle voulait faire connaître un oiseau dont elle avait oublié le nom, elle en imitait le chant.
  

dimanche 1 avril 2018

Ophélie Gaillard et Haydn à Saint-Louis des Invalides

Ophélie Gaillard et son ensemble Pulcinella donnaient mercredi dernier, à Saint-Louis des Invalides, un très beau programme Haydn.

Tout d'abord, le concerto pour violoncelle en ut majeur, oeuvre célèbre, dont la partition n'a été retrouvée qu'en 1961, dans des archives du musée national de Prague.
  
L'effectif orchestral demande des cordes, bien sûr, mais aussi deux hautbois et deux cors, ce qui reste très léger. L'entendre joué sans les vents m'a surpris sans me troubler : il en résultait une clarté nouvelle, et aussi une certaine forme de fragilité et de retenue.

En ce jour si triste où la France venait de se recueillir en hommage au colonel Beltrame et à Mireille Knoll, Ophélie Gaillard a joué en leur mémoire une sarabande de Bach, avant d'enchaîner sur la seconde oeuvre du programme, de circonstance en ce mercredi saint, Les Sept paroles du Christ en croix.
  
Les Sept paroles sont une série de courtes phrases, les dernières prononcées par Jésus sur la croix avant de mourir. Elles ont inspiré de nombreux musiciens, Schütz, Pergolese, Gounod, Franck et aussi Joseph Haydn.
  
Commandée au musicien en 1786 par un prélat espagnol pour l'office du vendredi saint de Cadix, cette œuvre fut d'abord écrite pour orchestre, avant de connaître toute une série d'adaptations. La version pour quatuor à cordes reste néanmoins la plus fréquemment exécutée.
  
Le prêtre devait citer chaque parole du Christ, suivi par un accompagnement musical. Sept pièces, donc, que Haydn a complétées par une introduction et un finale, le terremoto ou tremblement de terre, page d'une force saisissante, voire effrayante, sur laquelle s'est conclu un concert d'une grande tenue.