dimanche 11 novembre 2018

Les saisons et les vents

Un grand vent de fraîcheur cet automne, avec ce disque superbe de l'ensemble Prisma, consacré à des pièces instrumentales italiennes du XVIIème siècle.
  
Formé en 2014 par quatre musiciens issus des conservatoires de Brème et Hanovre (Elisabeth Champollion à la flûte à bec, Franciska Hajdu au violon, David Budai à la viole de gambe et Alon Sariel au luth), Prisma a récemment obtenu une récompense au Festival d'Ambronay, et c'est sous le label éponyme qu'il publie aujourd'hui son premier enregistrement.
  
The Seasons, c'est son nom, est ordonné en un programme habilement conçu autour des saisons et des divinités éoliennes qui les accompagnent. Rappelons qu'avant, et même pendant le développement du madrigal et de l'opéra, la musique instrumentale s'est emparée de ces figures allégoriques, en déployant une grammaire des affects, notamment ceux en rapport avec les saisons, selon la croyance classique qui établit un lien étroit entre les humeurs et l'environnement.
  
Quatre cycles, donc, pour chacune des saisons : Zéphyr, le vent suave du printemps, Borée, le souffle froid de l'hiver, Notos qui amène les orages de l'été et Euros les tempêtes de l'automne. Et pour chaque cycle, un choix de pièces instrumentales écrites par des compositeurs italiens assez peu connus, comme Giovanni Valentini, Antonio Bertali, Marco Uccellini ou Francesco Turini.
  
En prélude à chaque cycle, une improvisation solo permet à chacun des musiciens d'exprimer sa fantaisie et son talent.
  
Alternant danses et airs tendres, chaconnes, ritournelles et imitations de la nature -on entend successivement une poule, un moustique, des oiseaux, et bien sûr les vents, des plus doux aux plus violents, le programme permet de découvrir une musique d'une grande fraîcheur, contrastée et souvent audacieuse, notamment dans son usage du chromatisme. 
  
Par leur jeu maîtrisé, parfois espiègle, toujours à propos, et par leurs superbes couleurs instrumentales, pleines de vie, de chaleur et de lumière, les Prisma servent à merveille ce répertoire méconnu, que l'on aimerait continuer de découvrir avec la même excellence.
  
Prisma est soutenu par le programme européen Eeemerging (European Emerging Ensembles), projet de soutien et d'accompagnement de jeunes ensembles de musique ancienne, lancé à l'initiative du Centre culturel de rencontre d'Ambronay.

dimanche 4 novembre 2018

Caravage à Rome, exposition exceptionnelle au Musée Jacquemart André

Dix œuvres du Caravage, dont 7 jamais présentées en France, sont réunies pour la première fois à Paris, au Musée Jacquemart André depuis le 21 septembre dernier.
  
Une exposition qui ne fût pas aisée à organiser, ainsi que l'évoque cet article très intéressant du Parisien :

  
Provenant des plus grands musées italiens (Palazzo Barberini, Galleria Borghese et Musées capitolins à Rome, Pinacoteca di Brera de Milan, Musei di Strada Nuova à Gênes et Museo Civico Ala Ponzone de Crémone), les tableaux présentés permettent de retracer la carrière romaine du Caravage, de 1592 jusqu’à son exil, en 1606.

L'ensemble, tout à fait exceptionnel, va de la Judith décapitant Holopherne du Palazzo Barberini à la Madeleine en extase, en passant par le Saint Jérôme de la Galeria Borghese et le Joueur de Luth, magnifiquement restauré, du Musée de l'Ermitage.
  
Centrée sur la vie artistique à Rome au début du XVIIe siècle, l'exposition montre l’activité des ateliers dans lesquels Caravage fît ses premières armes, et évoque ses rencontres déterminantes avec le marquis Giustiniani et le cardinal del Monte, qui devinrent ses principaux mécènes.
  
Elle met aussi en lumière les conflits nombreux qui opposaient Caravage à ses rivaux, notamment ceux qui commençaient à copier ses œuvres et son style. La dernière salle évoque la rixe de 1606 au cours de laquelle le peintre tua Ranuccio Tomassoni ; condamné à mort, il dût partir en exil et ne revît jamais Rome.
  
La puissance de ces œuvres extraordinaires et l'émotion que leur contemplation procure sont telles qu'on en oublie la foule, l’exiguïté des salles et l'envahissement sonore des audioguides.

L'exposition se termine le 28 janvier 2019, et la réservation est fortement conseillée.
  

vendredi 2 novembre 2018

Gioachino Rossini, 1792-1868

Alors que l'on parle en ce moment beaucoup de Meyerbeer, qui n'en mérite sans doute pas tant, l'anniversaire du décès de Rossini, mort il y a juste 150 ans, est passé quasiment inaperçu.
  
On pourrait bien sûr, pour lui rendre hommage, resservir le poncif de la musique qui pétille comme du champagne ou l'image du vieil hédoniste sifflotant Di tanti palpiti en inventant des plats compliqués et des sauces au foie gras.
  
Mais Rossini ne doit pas être réduit à la virtuosité de ses compositions, au charme de ses mélodies et à la vivacité entraînante de ses crescendos, car il a joué un rôle essentiel dans l'histoire de l'opéra, qui lui fait parfaitement tenir sa place auprès des plus grands.
  
Rossini a d'abord clos un cycle, celui de l'opéra baroque, avec ses figures mythologiques, ses machineries, ses vocalises et ses castrats. Avec Tancredi et Semiramide, il a couronné l'opera seria de ses derniers et plus beaux joyaux. 
  
A la charnière de deux époques, Rossini a aussi posé les premières pierres de deux genres promis à un grand avenir, l'opéra romantique italien (La Donna del lago) et le Grand opéra à la française (Le Siège de Corinthe, Guillaume Tell). 
  
Du premier, Verdi sera le maître absolu, après Bellini et avant Puccini ; du second, Wagner forgera ses premières armes (Rienzi) et Verdi écrira Don Carlos, le plus beau de ses opéras.

jeudi 25 octobre 2018

Haydn au Louvre, avec le Concert de la Loge

Lieu des grandes célébrations du pouvoir royal, le Louvre est également l’inventeur du concert moderne, avec l’établissement, à partir de 1725 aux Tuileries, des concerts du Concert Spirituel, qui rayonneront pendant tout le XVIIIe siècle.
  
Si l'on y entendait surtout de la musique française, les lieux restaient ouverts à d'autres influences, notamment italiennes et autrichiennes. Et à la fin du XVIIIème siècle, la musique de Joseph Haydn était sur les pupitres de tous, amateurs et professionnels. 
  
De là, l'idée de ce cycle proposé par l'Auditorium du Louvre jusqu'au 17 janvier 2019, une belle série de quatuors, quelques trios et plusieurs symphonies, dont les ravissantes 6, 7, 8  Le matin, le midi et le soir, qui seront données le 16 janvier par Il Giardino armonico.

Mais aujourd'hui, c'est Julien Chauvin et son Concert de la Loge, que j'ai retrouvés avec un très grand plaisir.
  
Après dix années de collaboration au sein du Cercle de l'Harmonie, l'ensemble de Jérémie Rhorer, Julien Chauvin a fondé en 2015 Le Concert de la Loge -qui aurait dû continuer de porter le nom, comme le voulait son fondateur, de Concert de la Loge Olympique si une démarche procédurière d'une rare sottise ne l'en avait empêché.
  
Je connaissais Julien Chauvin, au moins par son autre formation, le Quatuor Cambini, qu'il a fondé en 2005 et grâce auquel, au cours d'un concert à la Salle Favart, j'avais découvert les quatuors de Hyacinthe Jadin. Un coup de foudre tel que j'en avais acheté dans la semaine tous les enregistrements...



Mais revenons au concert d'aujourd'hui.

Au programme, la symphonie en ré mineur de Louis-Charles Ragué. Un compositeur totalement oublié, né à Namur en 1744, et célèbre pour ses talents de harpiste. Une oeuvre bien écrite -sans être inoubliable, où passe le souffle agité de l'esprit Sturm und Drang.
  
Et puis, bien sûr, notamment parce que Julien Chauvin les enregistre en ce moment avec ses musiciens, une des 6 Symphonies parisiennes de Haydn, la 87ème, en la majeur, qui comme ses cinq sœurs, fût commandée spécialement au compositeur pour le Concert de la Loge Olympique.

Exécution parfaitement troussée, à la fois précise et pleine de vie, avec de beaux moments de poésie dans les mouvements lents, qui ont permis de savourer le talent des pupitres de vents.
  

dimanche 21 octobre 2018

Rufus Wainwright, Hadrien et Antinoüs

Il y a une semaine, le Four Seasons Centre de Toronto a accueilli la création d'Hadrian, opéra composé par Rufus Wainwright sur un livret de Daniel McIvor librement inspiré du roman de Marguerite Yourcenar.
  
Malade, confronté aux intrigues politiques, à la montée en puissance du monothéisme et à la menace d’une guerre, Hadrien profite de la dernière nuit de sa vie pour retrouver en rêve Antinoüs et tenter d'en savoir plus sur les circonstances de sa mort, un an auparavant.
  
L'homosexualité est le thème central de cet opéra. Les hommes gais sont fans d'opéra depuis des centaines d'années, mais tristement, il y a peu de grands personnages gais sur scène, explique le compositeur. Je me suis senti obligé, poursuit-il, de redonner à cet art que j'aime tant et qui a apporté tant de joie aux hommes homosexuels. Je voulais leur donner des personnages qui les représentent pleinement. 

Le troisième acte s'ouvre d'ailleurs sur une scène d'amour explicite, jouée nue, qui a conduit l'Opéra de Toronto à publier un avertissement réservant le spectacle aux plus de 18 ans.
  
Thomas Hampson était sur scène dans le rôle-titre, aux côtés de Ben Heppner (Dinarchus) et du jeune ténor Isaiah Bell (Antinoüs). On ne pouvait rêver plus belle distribution.

Les premiers échos que j'ai pu avoir de l'opéra, extraits vidéos et articles de presse, permettent d'entrevoir les contours d'une oeuvre intéressante, accessible et respectueuse des voix (ce qui n'est pas si fréquent dans les créations lyriques contemporaines), faisant appel à des influences musicales variées, jazz, symphonique post-romantique, polytonalité...
  
En espérant que le DVD ne tardera pas à sortir et qu'Hadrian traversera bientôt l'Atlantique pour gravir les scènes européennes.
  

  

  

vendredi 12 octobre 2018

Mozart, Cleveland, Dohnanyi

Vous me direz, à quoi bon un énième enregistrement des symphonies de Mozart ? 
 
La discographie est pléthorique –au moins une bonne centaine de versions- et les chefs les plus illustres ont quasiment tous gravé ces œuvres célèbres.

C’est avec Joseph Krips que j’ai découvert les symphonies de Mozart, dans les années 70 ; il venait de les enregistrer avec le Concertgebouw, dans une prise de son Decca somptueuse, qui mettait particulièrement bien en valeur l’élégance des proportions, la respiration des phrases et la transparence du contrepoint.
 
Je suis resté fidèle à ces disques, qui m’ont paru traverser les années et les modes avec un bonheur toujours égal, et ne leur ai en tout cas jamais préféré les versions épaisses et lentes de Böhm, Klemperer et Karajan, et encore moins les lectures dites « historiquement informées », avec leur tempos hystériques et leurs sonorités grinçantes.
 
Et puis, lundi dernier, en picorant goulûment dans le catalogue inépuisable de Spotify, je suis tombé sur une version de 2007, passée à l’époque quasi inaperçue, de Christoph von Dohnanyi avec l’Orchestre de Cleveland.
 
Déjà, un couplage original, puisqu’aux symphonies 35, 36, 38, 39, 40 et 41, Dohnanyi ajoute l’ensemble des compositions orchestrales de Webern (Variations Op. 30, Passacaille, 5 pièces Opus 10 et 6 pièces Opus 6).
 
D'emblée, j'ai succombé aux sonorités soyeuses et charnues de l'Orchestre de Cleveland, rendues à merveille par une prise de son réussissant un équilibre parfait entre ensembles et pupitres, sens du détail et puissance d’ensemble. Le son Decca n'est vraiment pas une légende.
 
Dohnanyi développe une approche classique d’une grande précision, avec des tempos nerveux, une grande lisibilité des contre-chants, des attaques claires et des notes rapides bien détachées, ce qui rend le jeu de l’orchestre aussi limpide que le piano de Christian Zacharias.
 
Mais son Mozart ne cherche pas à séduire, bien au contraire. Il claque et gifle comme un mistral d’hiver. Sans affect, parfois glaçante, l'interprétation proposée donne à ces partitions si connues une force dramatique inhabituelle, saisissante, voire implacable, qui prouve une fois de plus que les chefs-d’œuvre musicaux réclament des lectures différentes, voire opposées, pour révéler toutes leurs richesses. Compensée, ou plutôt équilibrée par l'extrême beauté des timbres de l'orchestre, la froideur assumée de l'interprétation confère aux symphonies une couleur intemporelle que j'ai trouvée fascinante.
 
Et c’est là que l’intérêt du couplage devient évident, car, comme l’écrit Christian Merlin (Les grands chefs d’orchestre du XXème siècle, Buchet Chastel, 2013), Dohnanyi dirige la musique classique comme si elle était moderne et la musique moderne comme si elle était classique, ce qu’il explique ainsi : "Mon grand-père a connu Liszt, et Liszt avait dix-sept ans quand Beethoven est mort, je ne vois de rupture ni en musique ni dans l’histoire ».
   

jeudi 11 octobre 2018

Le Requiem de Mozart ouvre la saison 2018 2019 des concerts au Musée de l'Armée

La nouvelle Saison musicale du Musée de l’Armée s’est ouverte jeudi dernier, avec l’une des œuvres les plus poignantes du répertoire, le Requiem de Mozart.
  
Il était donné par l’Orchestre national de Lorraine, le Chœur de l’Orchestre de Paris et quatre excellents solistes, Raquel Camarinha, Delphine Haidan, Sébastien Droy et Frédéric Caton.
  
A la baguette, David Reiland, qui a pris récemment ses fonctions à la tête de la formation lorraine, nouvelle étape d’un brillant parcours artistique qui l’a conduit, notamment, à travailler auprès de Simon Rattle, Pierre Boulez, Vladimir Jurowsky et David Zinman.
 
Doté d’une forte personnalité et d’un enthousiasme communicatif, le jeune chef a mené tambour battant une exécution nerveuse du Requiem, avec des contrastes dynamiques et expressifs donnant à la musique une force et des couleurs quasi caravagesques. 
  
On ne pouvait mieux ouvrir la nouvelle saison, laquelle s'annonce d'ailleurs fort prometteuse.
  
Organisé en écho à l’exposition A l’Est, la guerre sans fin, 1918-1923, un premier cycle intitulé Silence des armes et Chant de la terre fera entendre le chant de la terre natale qui accompagne l’apparition de nouveaux Etats-nations émergeant sur les décombres des empires. On entendra notamment des œuvres de Kodaly, Janacek ou Bartok, trois compositeurs qui ont durant des années, parcouru les campagnes de leurs pays pour y recueillir et noter les musiques traditionnelles.
  
Au printemps, le Musée se mettra à l’heure espagnole, à travers 10 concerts organisés sous le haut patronage de l’Ambassade d’Espagne, en lien avec l’exposition Picasso et la guerre. Des compositions de Debussy, Poulenc, Falla, Granados, et bien d’autres, sont inscrites au programme.
 
Parallèlement à ces deux cycles, trois autres temps forts viendront rythmer la saison musicale : une série de concerts donnés par les lauréats des Victoires de la musique classique, le festival Vents d’hiver, qui mettra à l’honneur tous les instruments à vent, et le cycle Jeunes talents, qui, cette année encore, permettra aux jeunes interprètes les plus talentueux du Conservatoire de Paris de jouer en public.
 
La cathédrale Saint-Louis accueillera de nombreux artistes de premier ordre, notamment les pianistes Jean-Philippe Collard, Michel Béroff et Mikhaïl Rudy, les clarinettistes Paul Meyer et Pierre Génisson et la violoncelliste Ophélie Gaillard. 
  
Comme chaque année, d’excellentes formations françaises seront au rendez-vous, notamment l’Orchestre d’Auvergne, l’Orchestre de chambre de Toulouse et, bien sûr, les orchestres de l’Air et de la Garde républicaine.
  
Les concerts sont proposés à un prix très raisonnable (de 10 à 40 euros), et tous les renseignements sont bien sûr disponibles sur le site du Musée de l’Armée :