mardi 26 juin 2018

Cavalli enchante le TGP

Juste quelques mots sur cette magnifique soirée d’opéra, hier soir, au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. 
 
On y donnait Erismena, opéra de Cavalli, et j’attendais l’événement avec impatience.

http://jefopera.blogspot.com/2018/06/erismena-opera-de-cavalli-laffiche-au.html
 
Au début, une surprise : les décors sont réduits à quelques chaises, et les costumes improbables, pour ne pas dire franchement moches ; je me demande bien pourquoi Macha Makeieff s'est crue obligée de nous refaire encore une fois Les Deschiens.
 
Mais cela n’a finalement guère d’importance car le spectacle réserve d’excellentes idées scéniques, telles ce plateau de métal ondulant sur lequel évoluent les chanteurs -idée peut-être empruntée à Robert Lepage, et surtout, ces dizaines d’ampoules accrochées chacune au bout d’un fil, montant, descendant, s’écartant et se rejoignant pour créer à chaque mouvement de superbes jeux de lumière.
 
Jean Bellorini signe une mise en scène ciselée, toujours à propos, sans temps mort ni faute de goût, avec un travail sur le jeu d'acteurs remarquable de justesse.
 
Dans la brochure distribuée avant le spectacle, il explique :
 
Il y a deux niveaux de lecture dans ce livret. Si l’on s’attache uniquement aux intrigues et aux situations, le livret se révèle très embrouillé. Si en revanche on choisit de s’en détacher, il se présente comme un sublime poème d’amour. Aussi, à certains moments, convient-il de rappeler les faits, de faire preuve de clarté et de poser des repères : comprendre qui est qui, qui fait quoi et de qui l’on tombe amoureux. A d’autres moments, il s’agit de laisser libre cours à la poésie pure, à l’essence même du chant.
 
Si l’on aimerait que tous les metteurs en scène aient un propos aussi sensé, on regrette quand même que le patron du TGP ait attendu aussi longtemps pour mettre au programme un opéra. Quand le résultat est de ce niveau, on pardonne tout, bien sûr, en espérant quand même qu'il ne faudra pas attendre 6 ans le prochain spectacle lyrique à Saint-Denis.
 
Sur scène, une superbe équipe de jeunes chanteurs. Ceux d’Aix n’étaient pas tous là, mais les nouveaux sont aussi beaux que talentueux. Au risque de paraître injuste, car il faudrait tous les citer, signalons juste la présence magnétique de la soprano Francesca Aspromonte dans le rôle-titre et la prestation hors du commun du jeune contre-ténor polonais Jakub Jozef Orlinski, surgissant sur scène comme un diable de sa boîte pour se lancer dans un numéro stupéfiant de breakdance ; et que dire de cette voix aérienne, puissante, assurée dans les aigus et d’une surprenante agilité dans les vocalises. Celui-là n'a pas fini de faire parler de lui.
 
Leonardo García Alarcón a dirigé d’une main de maître une Cappella Mediteranea très à l'aise et rendant à la perfection les affects et contrastes d'une partition absolument superbe.

vendredi 22 juin 2018

Erismena, opéra de Cavalli, à l'affiche au TGP

L’événement est de taille, car celait faisait bientôt 6 ans que le Théâtre Gérard Philipe n’avait pas inscrit d’opéra à son programme.
  
Son précédent directeur, Christophe Rauck, avait monté et mis en scène lui-même, avec beaucoup de talent d’ailleurs, Le Couronnement de Poppée et Le Retour d’Ulysse de Monteverdi.

Les chanteurs et musiciens de l’ARCAL étaient tous formidables, et je garde de ces deux spectacles un souvenir ravi. Avec aussi la belle émotion d'avoir croisé sur les gradins du TGP de nombreux jeunes de Saint-Denis, qui, grâce à cette initiative et à leurs professeurs, découvraient l’opéra dans leur ville.

  
  
  
Mais depuis, plus rien. J’avais, dans un courrier, fait part de ma déception à l'actuel directeur, Jean Bellorini, mais attends toujours la réponse...

Les 25 et 26 juin prochains, le TGP accueille, enfin, un nouveau spectacle lyrique. C’est un opéra peu connu de Cavalli, Erismena, dans la production de Leonardo Garcia Alarcon qui a triomphé l’an dernier à Aix et à l’Opéra royal de Versailles.

Un spectacle haut en couleurs, où l’on fait la connaissance d’un roi hanté par ses cauchemars, de princes aussi charmants que volages, d’une jeune femme qui se déguise en guerrier pour retrouver son infidèle fiancé et d’une esclave qui veut devenir reine sans renoncer à ses amants... Sans compter le cortège, pittoresque et habituel dans ce répertoire, de serviteurs râleurs et de vieilles nourrices ridicules.
  
Apologie de la liberté d’aimer sans contraintes, le livret d'Erismena n’est, pour une fois, tiré ni de l'histoire ni de la mythologie : c'est un sujet original écrit par Aurelio Aureli, un librettiste célèbre de l'époque. Et c'est sans doute cela qui a séduit Cavalli. Composé en 1655, l’opéra remporta à l’époque un grand succès, de Venise jusqu’en Angleterre, avant de tomber dans l'oubli, comme la quasi totalité de la production musicale de l'époque.

Le temps de Cavalli est-il enfin venu ?

En 2013, le Festival d'Aix a présenté Elena, et l'Opéra de Paris Eliogabalo en 2016. Plus connus, Il Giasone et La Calisto ont été donnés il y a plusieurs années à Paris, l’un au Théâtre des Champs-Elysées, l’autre à la Salle Favart, dans de fort belles productions :

      

Né en 1602 à Crema, Francesco Cavalli est l'un des plus grands compositeurs du 17ème siècle. Resté longtemps dans l'ombre de Monteverdi, il est l'auteur d'une trentaine d'opéras qui ont pour la plupart connu un grand succès, et ont été joués un peu partout, en Italie, mais aussi dans de nombreuses villes d'Europe.

Arrivé jeune à Venise, Cavalli intègre en 1616 la Basilique Saint Marc et travaille sous la direction de Monteverdi, dont il devient l'un des plus proches collaborateurs. Il est nommé organiste, puis maître de chapelle en 1668.

Son talent le fait naturellement aller vers l'opéra, un genre que Monteverdi avait apporté à Venise, et qui rencontrait un succès grandissant auprès du public, d'autant que des salles de spectacles privées ouvraient les unes après les autres : pas moins de neuf en quelques années. La concurrence est vive, les enjeux financiers importants (il faut des recettes de billetterie), Cavalli  le comprend rapidement et saisit la balle au bond : en 1639, il crée Le Nozze di Teti e di Peleo au Théâtre San Cassiano.

Confiés aux meilleurs auteurs de l'époque, les livrets obéissent pour la plupart au même schéma dramatique : intrigues complexes, le plus souvent tirées de la mythologie ou de l'histoire, amours impossibles, complots, infidélités, travestissements, rebondissements continus et effets de machinerie garantis. Avec une alternance très shakespearienne de scènes tragiques et comiques.

"Collant" parfaitement à ce schéma, les partitions de Cavalli entremêlent lamentos, scènes de sommeil et de folie, ballets et ritournelles orchestrales bien rythmées. Comme son maître, il privilégie la lisibilité de l'action et l'intelligibilité des textes par des récitatifs expressifs.

En 1641, deux ans après Le Nozze di Teti e di Peleo, c'est le triomphe de La Didone, bientôt suivi par ceux de L'Egisto (1643), La Calisto (1651), Xerse (créé en 1655, il restera 27 ans à l'affiche en Italie), Erismena (1656) et L'Ipermestra (1658). Les œuvres de Cavalli ont tant de succès qu’elles sont reprises et adaptées dans d'autres villes de la Péninsule, notamment Naples. Avec 29 productions différentes et 61 éditions du livret, Giasone (1649) détient même, au 17ème siècle, le record de l'œuvre la plus représentée en Italie.

Invité à Paris par Mazarin en 1660, Cavalli y compose Ercole Amante pour le mariage de Louis XIV, grand opéra, chanté en italien, mélangeant les traditions vénitiennes et les spécificités françaises, notamment un orchestre opulent et de nombreux ballets où danse le roi. Mais le retard des travaux de la salle des Tuileries, où doit se donner cet opéra de noces, lui impose de représenter dans un premier temps Xerse, où Lully intègre beaucoup de ses ballets. Deux œuvres de Cavalli qui influenceront directement la tragédie lyrique naissante.

De retour à Venise, en 1662, Cavalli crée encore quelques œuvres, plus spectaculaires, avec chœurs, ballets, scènes de bataille et force machineries, comme Pompeo Magno (1666) et Eliogabalo (1668). Ce dernier n'a pourtant jamais été représenté du vivant de Cavalli :  la mode est déjà en train de changer, et le public délaisse les récitatifs expressifs pour les airs virtuoses des castrats.
  
Cavalli meurt en 1676. Seules ses œuvres sacrées ayant été publiées de son vivant, les opéras disparaissent des scènes pour trois siècles. Redécouverts dans la seconde moitié du 20ème siècle, ils commencent enfin à s'imposer comme un jalon essentiel entre Monteverdi, Scarlatti et Vivaldi. Une bonne vingtaine d'entre eux restent à redécouvrir.
        

     

mardi 19 juin 2018

19ème édition des Rencontres musicales de Vézelay

Des milliers de mélomanes venus de toute l'Europe vont cette année encore se retrouver à Vézelay, pour la 19ème édition des Rencontres musicales.
  
Quatre jours, du 23 au 26 août, durant lesquels la roue du temps entraînera le public des chansons anglaises de la Guerre de Cent Ans (Deo gratias Anglia avec l’ensemble Céladon) à celles des Beatles, en passant par Cavalli, Fauré, et la country des Frères Bandini.
  
Les meilleurs ennemis de l’Histoire que furent François Ier et Charles Quint seront mis en musique par l’ensemble Clément Janequin, tandis que le Galilei Consort, emmené par Benjamin Chénier, chantera la messe que Cavalli écrivit pour célébrer la signature du Traité des Pyrénées.
  
La basilique Sainte Marie-Madeleine -qui fût, rappelons-le, le premier site français inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, accueillera le Requiem de Fauré et un oratorio méconnu de Carl Philipp Emanuel Bach, La Résurrection et l’ascension de Jésus.
  
Les ensembles Aedes, Arsys Bourgogne, Clément Janequin, Les Siècles et l'orchestre Pulcinella d’Ophélie Gaillard et bien d'autres seront sur la colline sacrée.
  
   
  

samedi 16 juin 2018

Super Leo

Est-il vraiment besoin de présenter le baryton italien, qui vient de fêter allègrement ses 76 ans ?
  
Je m’en veux même un peu d’avoir attendu aussi longtemps pour parler de cet artiste exceptionnel, que beaucoup reconnaissent, et j'en suis, comme le plus grand baryton verdien de notre époque.

Après ses débuts en 1967 au Théâtre expérimental de Spolète dans le rôle de Figaro, Leo Nucci effectue ses vrais débuts, dans le même rôle, en 1977, à la Scala de Milan. Dès 1978, il est appelé par Covent Garden pour Luisa Miller, puis au Met pour Un Bal masqué.
  
Le chanteur est alors réclamé par les plus grandes scènes du monde, et le succès est partout au rendez-vous. Leo Nucci aborde les plus grands rôles du répertoire, Gérard (Andrea Chénier), Posa (Don Carlo), Nabucco, Luna (Il Trovatore), Figaro (Le Barbier de Séville) et Macbeth. 
  
Rigoletto reste toutefois son cheval de bataille : il tiendra le rôle dit-on plus de 440 fois ! Comme un soir de juillet 2011, à Orange, où il trisse le fameux air de La vendetta, comme il l'avait déjà fait à Marseille en 1983 devant un public survolté, qui hurlait, applaudissait avec frénésie et tapait des pieds dans un tel fracas que le directeur a craint un moment que le plancher ne s'effondre. 
  
Leo Nucci a peu enregistré de récitals : deux programmes Verdi chez Decca, et sans doute quelques enregistrements pris sur le vif. Car, fondamentalement, le baryton est une bête de scène et c’est là, voire au DVD qu’il faut le voir et l’écouter chanter.
  
Dans ce récital, que j'ai trouvé dans le coffret Decca (http://jefopera.blogspot.com/2017/12/55-jours-de-bonheur.html), Leo propose un choix d'airs particulièrement réussi, puisé dans des opéras de Bellini, Donizetti, Verdi et Rossini un peu délaissés, comme Il Pirata, Beatrice di Tenda (Bellini), Poliuto, Dom Sebastien et Il Duca d'Alba (Donizetti). 
  
Que dire de cet art du chant qui n'ait déjà été dit ? Puissance, intensité, timbre de velours, intelligence des textes, tout y est, et même davantage. Au surplus, parfaitement enregistré (c'est du Decca....), accompagné vaillamment par Gianfranco Masini à la tête de l'English Chamber Orchestra, ce disque est un un pur bonheur.
  

vendredi 1 juin 2018

Entretien avec le claveciniste Marouan Mankar-Bennis

Marouan Mankar-Bennis
A l'occasion de la parution de son enregistrement consacré à Jean-François Dandrieu, un disque que nous avions beaucoup aimé (http://jefopera.blogspot.fr/2018/04/marouan-mankar-bennis-joue-dandrieu.html), Marouan Mankar-Bennis nous a accordé un entretien, et c'est avec plaisir que nous avons fait la connaissance de ce jeune musicien très talentueux.
  
Marouan, pouvez-vous revenir un peu sur votre parcours et nous dire en quelques mots comment, et pourquoi, avez-vous choisi de pratiquer le clavecin ?

J’ai découvert le clavecin vers l’âge de 12 ans, un peu par hasard, alors que j’étais élève en violoncelle au conservatoire de Limoges. J’ai immédiatement été fasciné par le son et le caractère sensuel de ce bel instrument, son toucher si particulier, la variété de ses couleurs, son coté à la fois brillant, intime et aristocratique.
 
A 14 ans, j'ai donc suivi des cours de clavecin au conservatoire de Limoges. Je me suis ensuite perfectionné auprès d’Elisabeth Joyé au Conservatoire du 7ème arrondissement de Paris  puis au CNSM, dans les classes de Blandine Rannou et d'Olivier Beaumont.
 
Aujourd’hui ma carrière prend plusieurs formes, comme professeur de clavecin au Conservatoire de Pantin, chef de chant, continuiste et bien sûr soliste.
 
Vous avez choisi pour votre premier disque des pièces de Jean-François Dandrieu. Quelles sont les raisons de ce choix ?
 
Bien que connue des clavecinistes, l’œuvre pour clavecin de Dandrieu reste finalement assez peu donnée en concert et rarement enregistrée. Contemporaine de celle de Couperin et de Rameau, on a tendance trop hâtivement à la comparer à ces dernières. Et puis son écrit théorique, Principes de l’Accompagnement (1718), très célèbre en son temps et toujours incontournable pour l’apprenti claveciniste d’aujourd’hui qui veut s’initier à la basse-continue, tend à réduire le compositeur à ses seules contributions didactiques.

Pourtant, particulièrement bien écrites, sensibles et profondes, ses pièces pour le clavecin mettent remarquablement bien en valeur l'instrument et le jeu de l'interprète, grâce à un jeu subtil sur le toucher, la résonance et l’ornementation, peu transposable au piano, contrairement à celles de Rameau et de Couperin.

Les pièces de Dandrieu s'inscrivent évidemment dans l'esthétique de la musique française de l'époque, expressive, descriptive et fortement marquée par les rythmes de danse ; on y retrouve cependant parfois une certaine gravité, qui semble appartenir encore à la fin du règne de Louis XIV.
  
Pour me guider dans le choix et l’agencement des pièces de mon disque, m’est venue l’idée d’un opéra pour clavecin. En fait, l’ombre de Lully plane dans bien des pages de Dandrieu, à travers les grands mouvements de danse que sont par exemple La Naturèle ou La Figurée, son inclination pour les pièces descriptives et programmatiques, et bien sûr l’évocation fréquente de figures mythologiques.
 
La façon dont Dandrieu a noté sa musique laisse-t-elle beaucoup de liberté à l'interprète ?

Les partitions de Dandrieu sont très précises, sur les registrations, ce qui n'est pas habituel à cette époque, mais aussi sur les ornements qui sont tous notés ; je respecte bien sûr la tradition qui laisse ceux des reprises au choix de l'interprète. En revanche, on ne trouve pas d'indication de tempo ou de nuance, qu'il faut en quelque sorte déduire du titre de la pièce. Le titre doit guider le musicien, qui dispose en réalité d'une assez grande liberté d'interprétation.

Quelques mots sur votre clavecin...

C'est une copie d'un clavecin flamand à un clavier, du milieu du 17ème siècle. Il possède deux rangées de cordes. Bien sûr, cet instrument précède l'œuvre de Dandrieu de presque 70 ans, mais nous savons que ces clavecins étaient appréciés et circulaient beaucoup en France. Il se caractérise par des attaques franches, des registres très marqués et un timbre direct, presque rustique.
 
Quels seraient les compositeurs et les œuvres que vous aimeriez faire découvrir, enregistrer ou jouer au concert ?
 
Ah… Il y a plein de compositeurs qui me passionnent ! Mais après Dandrieu et l’univers versaillais, j’aimerais explorer en soliste d’autres esthétiques, je pense à la musique napolitaine et espagnole du 17ème siècle.
 
En revanche, avec mon ensemble La lyre d'Orphée, nous travaillons autour du répertoire composé en France dans la seconde moitié du 18ème siècle. Une époque passionnante, où se croisent à Paris des personnalités comme Jean-Chrétien Bach, Johann Schobert ou encore le jeune Mozart. Dans ce moment charnière ou cohabitent clavecin et pianoforte, les formations sont souvent très originales et laissent la part belle au clavier qui est beaucoup plus qu’un simple instrument d’accompagnement. Notre ensemble est actuellement en résidence au Domaine de la Chaux, à Alligny-en-Morvan.

Schobert ?
 
Oui, Johann Schobert est un musicien allemand, qui passa la majeure partie de sa vie à Paris, au milieu du 18ème siècle. Il a composé de nombreuses sonates pour clavecin, dans le style dit "galant", entre baroque et style classique. Au cours de l'un de ses séjours à Paris, le jeune Mozart rencontra Schobert et apprécia beaucoup sa musique, qui influença directement ses premières compositions.

Vos projets pour les mois à venir ?
  
Je serai présent au Festival du Haut Jura, que dirige Vincent Dumestre, chef du Poème Harmonique, pour deux concerts autour de Monteverdi et de ses contemporains, les 16 et 17 juin. Le 25 juin,  j’aurai le plaisir de jouer le programme Dandrieu au Temple du Foyer de l'âme, dans le 11ème arrondissement de Paris.


lundi 28 mai 2018

Mysterien Kantaten, à l'aube du baroque allemand

La 20ème édition du Festival Bach-en-Combrailles aura lieu à Pontaumur, dans le Puy-de-Dôme, du lundi 6 au dimanche 12 août prochain.

L’ensemble Les Surprises, Le Consort, l’Orchestre d’Auvergne, A Nocte Temporis, les solistes Alice Julien-Laferrière, Alice Ader, Emmanuelle Bertrand, Reinoud van Mechelen seront au rendez-vous, dans des programmes exigeants, originaux et fortement stimulants.

Mardi 7 août, en soirée, l'ensemble Les Surprises présentera le programme Mysterien Kantaten, qu'il vient d'enregistrer sous le label Ambronay.

Mysterien Kantaten regroupe des œuvres vocales allemandes du 17ème siècle, dont plusieurs de Buxtehude -notamment un sublime Klag lied, poignante élégie composée par le musicien à la mémoire de son père.

Le disque permet également de découvrir deux compositeurs très intéressants. Nicolaus Bruhns, tout d'abord. Élève prodige de Buxtehude, il était, dit-on, capable d’improviser au violon tout en s’accompagnant avec les pieds à l’orgue. Disparu à l’âge de 32 ans, il a laissé des pièces pour orgue de grande qualité ainsi que plusieurs cantates, dont le poignant De Profundis.
  
De Cristoph Bernhard, que Schütz considérait comme l'un de ses meilleurs élèves, Les Surprises proposent sa cantate Wohl dem, der den Herren fürchtet (Heureux celui qui craint le Seigneur).
  
Le XVIIe siècle allemand est aussi l’époque de l’étude des astres et de leurs rotations, engouement qui se traduit en musique par de nombreuses œuvres en métamorphoses, comme les chaconnes et passacailles, au rythme répétitif et envoûtant. Deux magnifiques exemples (Pachelbel et Buxtehude) seront présentées ainsi qu'une "sonate mystère”, commandée à Friedemann Brennecke, jeune compositeur allemand et lointain successeur de ces musiciens anciens.
  
Les voix superbes de la soprano Maïlys de Villoutreys et du baryton Etienne Bazola servent à merveille ce répertoire un peu austère, mais aussi profond, délicat et tout en clairs-obscurs.
  
Fondé par Juliette Guignard et Louis-Noël Bestion de Camboulas en 2010, l'ensemble Les Surprises emprunte son nom aux Surprises de l'amour, l'opéra-ballet de Rameau. Il a déjà enregistré trois disques pour le label Ambronay Editions, Rebel de père en fils en 2013, Les Eléments en 2016 et L'héritage de Rameau en 2017. Tous unanimement salués par la critique.
  
Depuis sa création, Les Surprises se produisent dans de nombreuses salles et festivals à travers l'Europe (Opéra royal de Versailles, Opéra de Massy, Festival d'Ambronay entre autres), et bien sûr au Festival Bach en Combrailles, dont le programme complet peut être consulté sur le site :


mardi 8 mai 2018

Tout ou partie

Il y a quelques semaines, un ami souhaitant découvrir la musique dite « classique » m’a demandé de lui faire quelques suggestions d’écoute. Question a priori simple mais qui m’a beaucoup embarrassé et à laquelle je reste bien en peine de répondre.
  
Mon premier réflexe a été de l’orienter vers les morceaux les plus connus, ceux que les maisons de disques regroupent régulièrement au sein de compilations. 
  
Regardés de haut par la critique, ces coffrets ont néanmoins pour mérite de permettre à un large public de découvrir, souvent dans de bonnes interprétations, des extraits d’opéras et des mouvements de symphonies, de sonates ou de concertos. C’est d'ailleurs ce que fait Radio Classique dans ses programmes et ses CD et aussi, d’une certaine façon, votre serviteur sur ce blog, avec les liens Youtube proposés en illustration des billets.
  
Dimanche dernier, en écoutant, au milieu de l’une de ces compilations, l’adagio du 23ème concerto pour piano de Mozart, enchâssé entre un mouvement de sonate et un air de L’Enlèvement au sérail, j’ai pourtant ressenti un vague malaise.

Car une œuvre est un tout, un ensemble cohérent conçu comme tel par le compositeur. Elle ne peut s'écouter qu'en entier et dans l'ordre fixé, car c'est uniquement comme cela qu'elle va révéler toute sa beauté et sa force émotionnelle.
   
Que dirait-on d’un livre sur Léonard de Vinci qui ne présenterait en illustration qu’une oreille de La Joconde, la tête de la Dame à l’hermine ou un pli de jupe de Sainte-Anne ?  Et quel professeur de lettres pourrait dispenser ses élèves de lire les deux premiers actes de Phèdre ou les 200 dernières pages de La Chartreuse de Parme ?
  
Je me suis dit aussi que conseiller l’écoute d’extraits serait peut-être perçu par mon ami comme le reflet d’une attitude condescendante, voire méprisante, un peu à la manière de ma grand tante, qui, servant un méchant ragoût à ses garçons de ferme, lâchait en maniant la louche : ça suffit ben pour qui qu’c’est !
  
J’eus donc envie de lui dire : écoute ce que tu veux, mais prends le temps nécessaire pour l’écouter en entier.
  
Jusqu’à ce que revienne un souvenir très ancien, celui de ma première institutrice à l’école maternelle. Une jeune femme radieuse qui, chaque après-midi, nous faisait partager son amour de la musique. Parfois, elle venait avec des instruments et nous montrait comment en jouer. Le plus souvent, ces séances étaient consacrées à l’écoute de disques. Il y avait bien sûr les contes musicaux, Babar, Pierre et le loup, Le Carnaval des animaux mais je me souviens aussi très bien des Quatre Saisons, de Peer Gynt, de la Symphonie pastorale et de la chevauchée des Walkyries.
  
Une fois le disque installé, la maîtresse nous demandait de fermer les yeux, d’écouter attentivement le morceau et de décrire ensuite à haute voix les images qui nous étaient apparues. Il faut croire que Wagner me fît déjà une forte impression puisque je me souviens encore, comme si c’était hier, avoir levé la main pour décrire le train lancé à toute allure qui avait surgi dans ma petite tête à l’écoute de la Chevauchée. Suivie de ses sœurs enwagonnées les unes aux autres, voilà donc notre Brünnhilde transformée en furieuse locomotive, sifflant et lâchant de grands nuages de fumée !
  
Quand tout le monde avait décrit ses impressions, la maîtresse nous racontait de sa voix douce l’enchaînement des saisons sur la lagune vénitienne, les forfaits du méchant Peer Gynt et la furieuse cavalcade des filles de Wotan. Nous étions tout petits, assis par terre en culotte courte, et fascinés par ces musiques dont de simples extraits suffisaient à nous transporter dans des mondes fantastiques. Et les questions de début, de partie et de totalité ne se sont jamais posées.