vendredi 10 février 2012

L'Egisto renaît à l'Opéra Comique

Au terme d'une longue captivité, Egisto et Climene reviennent sur l'Ile de Zacinto. Ils s’apprêtent à retrouver leurs amoureux respectifs, Clori et Lidio. Le problème, c'est que ces deux-là ne les ont pas attendus et, comme disait ma grand mère, ont depuis belle lurette croqué le biscuit  ; persuadés qu'ils ne reverraient jamais l'une son Egisto, l'autre sa Climène, ils ont même signé leur forfait en gravant leurs noms sur un arbre avec une flèche et un coeur qui goutte : "à Clori, ton Lidio pour toujours".

Complètement abattus, Climène tente de se suicider et Egisto perd la raison. Dans une scène de la folie stupéfiante qui n'a rien à envier aux meilleurs morceaux du Bel Canto, il crie, s'effondre, se relève, divague, retombe. En proie à des hallucinations, le pauvre garçon se prend même pour Orphée et réclame son Euridice. 

On imagine que pour tenir le rôle, il faut un interprète exceptionnel, capable de sublimer le personnage sans jamais faire sourire. Un peu comme la Callas dans Lucia, hagarde, descendant l'escalier, sa robe de mariée maculée du sang de l'époux qu'elle vient de poignarder.

Et hier soir à la salle Favart, le génie s'appelait Marc Mauillon, baryton au timbre chaud et puissant, qui a exprimé douleur, fureur et folie avec un talent prodigieux.

Avec Cyril Auvity (Hipparco) et Anders J. Dahlin (Lidio), les garçons forment un somptueux boys band face auquel les demoiselles (Claire Lefilliâtre et Isabelle Druet), sans démériter, font quand même un peu pâle figure. A la tête de son Poème Harmonique, Vincent Dumestre, qui a lui-même reconstitué la partition, accompagne les chanteurs avec finesse et enthousiasme.

Et puis, il y a ce petit Cupidon (Ana Quintans), polisson masqué qui mène la danse et joue avec les personnages comme avec des marionnettes. Cupidon, à qui il prend l'idée saugrenue de descendre aux Enfers et sur qui tombent d'un coup une brochette de harpies qui ont, c'est le moins que l'on puisse dire, eu à se plaindre de ses services : Sémélé, Phèdre et Didon en personne et une autre du même acabit dont j'ai oublié le nom, toutes armées et décidées à lui faire la peau : « torturons-le, massacrons-le, crucifions-le, humilions-le" crient-elles. Fort heureusement, les machineries baroques se mettent en marche et Apollon descend du ciel, calme les mégères et, in extremis, sauve la vie au petit brigand.

Un an après une Cendrillon dont je ne suis toujours pas remis, Benjamin Lazar signe une fort belle mise en scène, subtile et élégante. Le décor, unique et tournant, forme un temple en ruines avec étage et machinerie (illustration). La scène est éclairée en grande partie à la bougie, comme c'était le cas en 1643 lorsque l'opéra a été créé à Venise.

Successeur de Monteverdi (les spécialistes ont la quasi certitude qu'il est l'auteur du sublime duo final du Couronnement de Poppée), Francesco Cavalli dirigeait le Teatro San Cassiano, première salle d’opéra publique d’Europe, lorsqu’il créa L'Egisto, qui devait remporter un succès immense dans toute la Péninsule. Avec Faustini, son librettiste, il apporta ses marques de fabrique à l'opéra vénitien, profusion scénique, humour burlesque et expressivité musicale exacerbée. Je l'avais découvert au Théâtre des Champs Elysées, dans une Callisto qui m'avait déjà beaucoup plu. 


Quelques rapides extraits des meilleures scènes (dont celle de la folie à la fin) :

vendredi 3 février 2012

Atys

Depuis le temps que j'en révais...  J'avais même posté il y a quelques mois le très beau papier de Jacques Drillon, lors de la reprise à l'Opéra Comique du spectacle de 1986. Avec le regret d'avoir manqué une seconde et sans doute dernière fois le rendez-vous.


Mais grâce à France 2 et la Freebox, j'ai enfin pu découvrir Atys, le week-end dernier, à la maison, sur le grand écran plat, avec la barre de son réglée au max. Calé au fond du canapé, comme un pacha.

Dès la première scène, j'ai saisi pourquoi ce spectacle s'était inscrit au registre des productions mythiques. Le très beau texte de Quinault, la musique de Lulli si bien servie par William Christie et ses Arts Florissants, une brochette de jeunes chanteurs pleins de talent, la mise en scène intelligente de Jean-Marie Villégier et puis ces décors et costumes d'une beauté inouïe.....

lundi 30 janvier 2012

Exposition Nikita Erphene à La Reine Margot

La Galerie La Reine Margot présente en ce moment le travail d'un photographe de très grand talent, Nikita Erphene.

Né en Russie, diplômé de Sciences Po, Nikita travaille en 2001 au Musée du Louvre avant de devenir maquilleur à l'Opéra de Paris ; il est le premier étranger à occuper ce poste depuis la création de l'Institution.
   
A son arrivée en France, Nikita découvre Léonard de Vinci au Louvre. La présence des personnages le fascine autant que le peintre lui-même : "Avec lui, j'ai appris à aller au-delà de la surface des choses. J'imagine ses figures peintes comme des sculptures, et les photographier serait, pour moi, un rêve."

La vocation d’un artiste est née. Il sera photographe. Nikita retourne au Louvre avec son appareil, des dizaines de fois. A l’image de la lumière caressant les tableaux, les sculptures prennent vie sous son objectif.

Nikita appréhende ces œuvres antiques avec le regard d’un artiste maquilleur : "Je photographie une statue, puis je retravaille l’image. En extrapolant, on peut dire que je travaille la chair de marbre comme si je maquillais les modèles. Contrairement au maquillage, s'il y a des parties endommagées ou des défauts sur les visages comme des impuretés ou les traces laissées par le temps, je ne les cache pas. Parfois, je les accentue jusqu'à ce que la statue prenne du caractère, quitte à complètement changer son sens. La sculpture prend alors une autre dimension. »

Son travail ne se limite toutefois pas aux marbres. On découvre en effet sur son site de très belles photos de modéles de mode et une série impressionnante de visages de moines, prises dans plusieurs monastères du nord de la Russie. Série de "trognes" d'un expressionnisme saisissant qui nous plonge d'un coup dans le monde d'Eisenstein.


La Reine Margot, 7 quai de Conti, jusqu'au 9 Mars 2012, du lundi au samedi, de 10h30 à 13h et de 14h à 19h

dimanche 29 janvier 2012

Opéra et cinéma


L’association entre le cinéma et l’opéra n’a jamais été une simple affaire. Puristes et détracteurs ont toujours revendiqué leur scepticisme face à l’arrivée de l’opéra sur grand écran. Pourtant, l’opéra s’est peu à peu imposé dans les salles obscures. Sur le site Allocine, un excellent dossier réalisé par Edouard Brane :


Ci-dessous, début du Nouveau monde de Terence Malick, sur le prélude de l'Or du Rhin :


Cougar oubliée

En rangeant ce matin des documents sur mon PC, je retrouve un post que j'avais rédigé il y a tout juste un an ; puis je suis parti en Malaisie et l'ai oublié au fond d'un répertoire. Bon, en le relisant, je me dis que ce n'était pas bien grave : ce billet évoquait la quasi résurrection, à Carnegie Hall, d'un opéra oublié, visiblement assez soporifique, que personne n'entendra sans doute jamais plus et dont il n'existe aucun enregistrement. C'est sûr, ce n'est pas avec cela que j'allais faire le buzz.

Il y a donc un an, Leon Botstein, à la tête de l'American Symphony Orchestra, présenta au public new-yorkais une rareté du répertoire français, Bérénice d'Albéric Magnard. L'oeuvre était donnée en version de concert, dans le cadre d'un cycle sur "l'orientalisme dans la musique française". La mezzo Michaela Martens chantait le rôle de Bérénice et le baryton Brian Mulligan celui de Titus.

Depuis sa première audition à l'Opéra-Comique en 1911, cet opéra n'avait été produit semble-t-il que deux fois, la première au Festival de Montpellier en 1990, la seconde à l'Opéra de Marseille en 2001.

Albéric Magnard était un personnage assez pittoresque. Misanthrope, vivant quasiment reclus, il éditait à compte d'auteur des partitions régulièrement démolies par une critique dont il se fichait totalement. Il composa peu, une petite vingtaine d'opus au total, et n'est guère aujourd'hui connu que pour ses symphonies, notamment sa quatrième qu'il dédia à une organisation féministe. Quand la première guerre éclata, il s'enferma chez lui, tira quelques coups de feu lorsque les soldats allemands approchèrent et se laissa périr dans l'incendie de sa maison, avec toutes ses partitions. Fin tragique et paradoxale pour ce fervent wagnérien.

Bérénice a été présentée à l'Opéra Comique en 1911 et ce fût un fiasco total.

Je ne vais pas raconter l'histoire qui est, à quelques détails prés, celle de la tragédie de Racine. Bérénice avait 52 ans -âge quasi canonique à l'époque- lorsqu'elle tomba amoureuse de son titi, qui en avait 14 de moins. Ce qui est rigolo dans l'opéra de Magnard, c'est que la tendre dame un peu défraichie de Racine se transforme en cougar enragée aux appétits insatiables. Elle griffe, crie, harcèle son amant et raconte au public ses scènes de lit d'une façon qui a dû quand même un peu choquer :

Quand sa lèvre à ma lèvre hume la volupté
Quand son mâle désir me pénètre et m'innonde
Je suis plus qu'une femme, plus qu'une reine
Je suis Vénus, Isis, l'amante bienheureuse

Sans doute peu sensibles à cet érotisme, les critiques descendirent en flammes l'opéra, rivalisant de formules caustiques, dans le genre "soupe orchestrale épaisse aux relents teutons, digne d'un Massenet peu inspiré infusé de prétention wagnérienne".

Quelques rares commentateurs ont quand même aimé Bérénice, tel Edouard Lalo, qui qualifia l'opéra "d'un des plus nobles ouvrages que notre musique aie produits ces dernières années", ce qui semble quand même un peu exagéré. 

Un certain Gaston Garraud, auteur en 1923 de la première biographie d'Albéric Magnard, semble avoir été pris de délire à l'écoute de Bérénice, dans lequel il voit le "parfum indicible de la nuit romaine après un jour d'orage où les roses ont vécu plus vite, la lumière froide du matin où s'accuse l'évidence des devoirs, la morne grandeur du rivage d'Ostie par un soir de plomb et le rythme rude de quelques voix invisibles".

En dépit de cela, Bérénice n'a jamais été enregistrée, aucun extrait n'est disponible sur internet et les spectacles de Marseille et de Carnegie Hall n'ont pas été captés. Ils n'eurent de toute façon guère plus de succès que la première. S'il est de ce fait impossible de se rendre compte des qualités musicales de l'oeuvre, on peut essayer de l'imaginer en écoutant cet "Hymne à Vénus" composé par Magnard quelques années avant Bérénice. Comme il ne me donne pas vraiment envie de pousser plus loin la découverte, je me demande vraiment pourquoi j'ai écrit ce post.

vendredi 20 janvier 2012

Le tombeau de M. Leonhardt

Après Alexis Weissenberg, Gustav Leonhardt. Peut-être est-ce en mémoire du bonheur que ces deux grands interprètes m'ont apporté que j'ai ressenti une vraie peine en apprenant leur décès, celui du second surtout. La disparition d'artistes aimés m'a toujours été, je n'ai pas honte de le reconnaître, plus douloureuse que celle de vagues connaissances, voisins, collègues ou parents éloignés, avec lesquels, au fond, aucune intimité ne s'est jamais créée.

La peine est d'autant plus forte que le lien s'est installé au cours de l'adolescence, période pendant laquelle, avec la découverte des oeuvres, naissaient de puissantes émotions. Je devais n'avoir que 15 ans lorsque j'ai acheté le 33 tours des Variations Goldberg.

Le lendemain, mes parents avaient invité des amis à souper, un couple de petite taille, plutôt sympathique bien que fort mal assorti. Ils étaient affublés d'une fille sans malice qui, à peine le dessert avalé, me demanda d'aller jouer dans ma chambre, ce qui m'embarrassa quelque peu. Sans vraiment savoir à quoi nous allions jouer, je la fis asseoir sur un fauteuil crapaud très laid, le temps d'installer les sublimes variations sur l'électrophone. Puis je m'assis à l'autre bout de la pièce. Quelques minutes étaient à peine écoulées que la donzelle se levait pour regagner la salle à manger, d'un air maussade et dépité. M. Leonhardt venait de me rendre un beau service, dont je regrette encore amèrement de n'avoir pas davantage médité la leçon.


Aussi suis-je bien honteux de ne lui apporter en tombeau, comme on disait au Grand Siècle, que cette petite histoire sans grand intérêt. Mais j'espère que de là-haut, il ne m'en voudra pas trop, lui qui jouait d'une si belle façon d'autrement nobles tombeaux.

jeudi 19 janvier 2012

Le Streichtrio Berlin rend hommage à la musique française


Dans le cadre de "Classique en Suites", le Streichtrio Berlin sera à Paris, au Goethe Institut (17 avenue d'Iena) le 14 février prochain pour un très bel hommage à la musique française.



Au programme :

Darius Milhaud (1892-1974) : Sonatine à trois op.221b

Jean Francaix (1912-1997) : Trio à cordes

Gabriel Fauré (1845-1924) : Quatuor avec piano n°1 op.15 (David Lievely, piano)
 
« Ces trois musiciens forment un trio extrêmement harmonieux car Selditz, Schwartz et Greger fonctionnent selon des rouages parfaitement huilés et se comprennent sans mot dire », écrivait encore récemment le Bonner Rundschau. Tant le public que la presse internationale attestent de la qualité de la présence scénique du Streichtrio Berlin caractérisée par une concentration et une tension intense.

Fondé en 1991 à Berlin et répondant d'abord au nom de Gaede Trio, l'ensemble joue depuis 2006 dans sa formation actuelle qui comprend Thomas Selditz (violon), Felix Schwartz (alto) et Andreas Greger (violoncelle) et s'est rebaptisé Streichtrio Berlin. L’ensemble se produit dans le monde entier, en Allemagne, mais aussi en Angleterre, en Suisse, à la Frick Collection de New York, au Théâtre du Châtelet à Paris et au Musikverein de Vienne.